UN JOUR, UN PAYS
Mali : le général et le désert

Les pompes à essence de Bamako sont à sec. Les chauffeurs de minibus patientent des heures dans la poussière, les universités ont fermé faute d'électricité, et sur les axes autour de la capitale, les combattants du Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans tiennent les routes qui alimentent le pays en carburant. Sur les écrans de télévision, le général Assimi Goïta parle de souveraineté irréversible et d'un Mali nouveau. L'écart entre ces deux réalités dit tout sur le régime qu'il a construit.
Le chef de la junte a pris soin de rendre son maintien au pouvoir irréversible sur le papier avant de se soucier de l'état du pays. L'engagement de 2024 — remettre le pouvoir aux civils en mars — est mort sans funérailles officielles. Un projet de loi adopté en conseil des ministres lui a taillé un mandat de cinq ans renouvelable à compter de 2025, sans élection. Des concertations nationales boycottées par l'essentiel des partis ont fourni la caution institutionnelle. Les partis eux-mêmes ont été dissous par décret. Ce n'est pas une dérive autoritaire — c'est un verrouillage délibéré, conduit avec méthode.
Le coup d'août 2020 avait soulevé un espoir réel. Les foules sur la place de l'Indépendance acclamaient de jeunes officiers qui promettaient d'en finir avec la corruption et de ramener la sécurité. Le second coup de force, qui a évincé les civils que les colonels avaient eux-mêmes installés à la transition, a clarifié les intentions. Ce que la garnison de Kati voulait n'était pas une refondation démocratique — c'était le pouvoir. Le reste a suivi : Barkhane chassée en août 2022, les treize mille Casques bleus de la Minusma partis le 31 décembre 2023, et un isolement diplomatique assumé comme un choix souverain plutôt que subi comme une sanction.
Le vide sécuritaire laissé par ces retraits devait être compensé par une montée en puissance de l'armée malienne. Le pouvoir a multiplié les acquisitions d'équipements, fait venir des instructeurs étrangers, et présenté la reprise de Kidal comme la preuve que la stratégie fonctionnait. La télévision nationale a tourné en boucle les images des soldats hissant le drapeau sur les ruines de la ville. Ce succès tactique a ensuite servi à justifier l'abandon définitif du calendrier électoral : comment organiser des scrutins dans un pays encore en guerre ? L'argument tient d'autant moins que la guerre, elle, ne s'est pas arrêtée à Kidal. Dans le nord-est, les combattants affiliés à l'État islamique au Sahel étendent leur emprise. Des convois escortés tombent régulièrement dans des embuscades. Mariam Cissé, une influenceuse de la région de Tombouctou accusée de soutenir l'armée nationale, a été exécutée par des hommes armés. Le récit des victoires peine à masquer ce grignotage.
L'alliance avec le Burkina Faso et le Niger a pris, en juillet 2024, la forme d'une Confédération des États du Sahel. Drapeau commun à fond vert, passeport confédéral, Banque confédérale d'investissement inaugurée le 23 décembre 2025 à Bamako avec un capital de cinq cents milliards de francs CFA. Le projet a une logique de survie évidente : la Cedeao avait imposé des sanctions pour forcer un retour à l'ordre constitutionnel ; les juntes ont préféré construire un espace qui échappe à ces règles plutôt que de s'y soumettre. L'organisation régionale a été dépeinte comme un instrument de l'impérialisme — ce qui a l'avantage d'être efficace politiquement, et l'inconvénient d'être inexact.
Le budget national dit ce que les discours taisent. Les fonds publics vont à l'armée — nouvelles casernes à Nioro, équipements, recrutements — au détriment de la santé, de l'eau potable, des subventions aux engrais. Le secteur cotonnier, pilier historique des exportations, en paye le prix : les paysans du sud affrontent une hausse des coûts d'intrants que l'État ne compense plus. Les routes d'exportation via Dakar ou Abidjan sont compliquées par les frictions régionales. Le gouvernement cherche des corridors alternatifs par la Mauritanie ou la Guinée. La souveraineté alimentaire, brandie dans les discours officiels, se heurte à l'absence d'infrastructures d'irrigation.
À Bamako, à Ségou, à Sikasso, c'est la solidarité familiale et les tontines de femmes qui compensent les défaillances de l'État. Les coupures d'électricité paralysent l'artisanat et le petit commerce. L'espace public est verrouillé : opposants, syndicalistes et journalistes ont été arrêtés ou contraints à l'exil. C'est depuis l'étranger que s'organise désormais la contestation — en avril 2026, la création de l'Alliance des démocrates du Sahel, coalition transnationale réunissant des figures civiles du Mali, du Burkina Faso et du Niger, réclamant un retour à l'ordre constitutionnel. Leurs déclarations circulent sur les réseaux sociaux. Leur capacité à mobiliser à Bamako reste sévèrement limitée par la surveillance des services de sécurité.
L'édifice que Goïta a construit tient pour l'instant — appareil sécuritaire, architecture constitutionnelle sur mesure, narration souverainiste qui trouve preneur dans une partie de la population épuisée par des décennies de tutelles extérieures réelles ou perçues. Mais à quelques centaines de kilomètres de Bamako, sur les pistes de la région de Ménaka, des dizaines de véhicules civils attendent depuis trois jours l'autorisation d'un groupe armé local pour traverser la frontière. Ce n'est pas une métaphore. C'est le territoire réel sur lequel s'exerce la souveraineté que le général célèbre depuis les palais fortifiés de sa capitale.