UN JOUR, UN PAYS

Libye : l'État fantôme

Le 19 décembre dernier, Hanna Serwaa Tetteh a posé ses notes devant le Conseil de sécurité et dit, sans détour, que le processus politique libyen était mort. Pas en danger. Pas fragilisé. Paralysé. L'envoyée spéciale de l'ONU reconnaissait ainsi, quatre mois après avoir présenté une nouvelle feuille de route pour unifier les institutions du pays, que rien n'avait bougé. Pendant ce temps, à des milliers de kilomètres de Manhattan, les terminaux pétroliers du golfe de Syrte tournaient sous la surveillance de milices armées. La Libye réelle s'y mesure : en barils et en puissance de feu, pas en résolutions.

La fragmentation n'est plus une crise. C'est un régime. Deux gouvernements se disputent une légitimité que les urnes n'ont pas confirmée depuis plus de dix ans. À Tripoli, Abdel Hamid Dbeibah dirige un exécutif reconnu par la communauté internationale mais contesté bien au-delà de la capitale — et contraint de cohabiter avec un Haut Conseil d'État dont les relations avec lui oscillent entre coopération contrainte et fronde sourde. À l'est, Oussama Hamada tient le Gouvernement de stabilité nationale, nommé par la Chambre des représentants en mai 2023 après la destitution de Fathi Bachagha — rupture elle-même inscrite dans la continuité de 2022, quand la Chambre avait retiré sa confiance à Dbeibah pour ériger une administration rivale. Derrière Hamada : le maréchal Khalifa Haftar, dont l'Armée nationale libyenne contrôle la Cyrénaïque et de vastes portions du Fezzan. Ce dualisme institutionnel ne reflète pas un désaccord politique ordinaire. Il est la forme de gouvernance que le pays s'est donnée — faute d'avoir pu, ou voulu, s'en donner une autre.

La racine de l'impasse remonte à 2011. L'effondrement du régime Kadhafi a laissé un vide d'une profondeur que ses auteurs n'avaient pas mesuré. Quarante-deux ans de dictature avaient volontairement atrophié toute structure d'État susceptible de se retourner contre le Guide. Quand le régime a cédé, ces structures n'existaient tout simplement pas. Les arsenaux pillés ont irrigué en quelques semaines une myriade de groupes armés locaux. Chaque ville, chaque quartier stratégique, est devenu un fief. La décennie qui a suivi n'a pas résolu cette équation — elle l'a gérée, tant bien que mal, au rythme des guerres civiles, des offensives sur Tripoli et des conférences de paix dont les conclusions ne survivaient pas au vol retour des délégués.

L'espoir avait pourtant semblé crédible fin 2021. Des millions de Libyens s'étaient inscrits sur les listes électorales, certains pour la première fois. Le report du scrutin, prononcé à quelques jours de l'échéance parce que nul n'avait pu s'accorder sur le cadre juridique ni sur l'éligibilité de candidats trop encombrants, a provoqué une rupture psychologique durable. Depuis, la classe dirigeante a rationalisé le statu quo. Les mandats expirent, les institutions se prolongent par décret, la rente pétrolière est redistribuée selon des accords tacites. L'affrontement militaire est évité — mais l'horizon électoral est repoussé à l'infini.

La guerre s'est donc déplacée vers l'économie. En août 2024, la tentative de prise de contrôle de la Banque centrale de Libye a révélé la brutalité de ce terrain d'affrontement. L'institution est la seule habilitée à percevoir les revenus des hydrocarbures et à payer les fonctionnaires — plusieurs centaines de milliers de salaires qui structurent la paix sociale. Son directeur informatique a été enlevé en pleine procédure de réunification. Un groupe armé a investi les locaux. Le gouverneur a fui le pays. En représailles, l'est a ordonné la fermeture des champs pétroliers et l'arrêt des exportations. Cette prise d'otage de l'économie n'était pas un dérapage : c'était une démonstration de méthode. Contrôler la banque centrale, c'est tenir l'adversaire par la gorge.

Ce que révèle un rapport de l'organisation The Sentry, publié en novembre 2025, est du même ordre. Les subventions étatiques sur le carburant, conçues pour alléger le coût de la vie, sont systématiquement siphonnées par des réseaux criminels opérant avec la complicité de relais internes à l'État. Le carburant libyen part vers l'Europe par voie maritime, vers le Sahel par voie terrestre. Les milliards perdus chaque année par le Trésor public financent l'armement des milices, leur clientèle, leur impunité. L'économie souterraine ne coexiste pas avec l'État libyen : elle l'a largement remplacé.

L'appareil judiciaire a suivi la même trajectoire. Les diplomates onusiens alertent sur les décisions contradictoires rendues par les tribunaux de Benghazi et de Tripoli — des jugements solennels ignorés d'une rive à l'autre, invalidés quelques jours plus tard par des cours rivales. Aucun arbitre institutionnel n'est reconnu par tous. La justice opère comme un outil de harcèlement factieux : on y criminalise ses adversaires ou on y légitime ses propres opérations financières selon la rive où l'on siège.
Il y a pourtant eu un scrutin. En août 2025, vingt-six conseils municipaux ont été élus à travers le territoire, avec un taux de participation de 71 % — soit plus de 160 000 votants. Dans les files devant les bureaux de vote de Tripoli, des citoyens accompagnaient leurs enfants pour un premier suffrage. Le gouvernement rival de l'est a refusé de reconnaître le processus, mais la Haute commission électorale nationale a tenu. Ce succès local dit quelque chose d'important : l'envie de voter existe. Ce qui manque, ce n'est pas la population — c'est une élite prête à en risquer le verdict.

Car la commission électorale elle-même reste incomplète. Des postes vacants, une représentation orientale absente, des accords théoriques entre la Chambre et le Haut Conseil restés lettre morte. Sans organe reconstitué et accepté par toutes les parties, une élection présidentielle ou législative relève de la fiction. L'infrastructure technique est là. La volonté politique, non. Ce n'est pas un problème logistique — c'est un choix.

La dimension internationale n'arrange rien. La Turquie tient l'ouest par ses accords militaires et économiques avec Tripoli. La Russie s'est installée en Cyrénaïque et dans le Fezzan, ses forces paramilitaires — rebaptisées Africa Corps après la dissolution formelle de Wagner — apportant à Haftar un appui technique et logistique que rien de local ne pourrait substituer. La Libye offre à Moscou une profondeur opérationnelle en Méditerranée et un tremplin vers l'Afrique subsaharienne. Ni Ankara ni Moscou n'ont le moindre intérêt à voir émerger un gouvernement central fort qui commencerait par exiger leur retrait. Le Conseil de sécurité, bloqué par les tensions entre capitales occidentales et Russie, accumule des résolutions sans effet exécutoire. Les factions libyennes maîtrisent le calendrier diplomatique : elles participent aux sommets, affichent leur bonne volonté, puis rentrent au pays saboter méthodiquement ce qu'elles ont feint d'approuver.

Pendant ce temps, les menaces concrètes s'accumulent. Les inondations qui ont dévasté Derna ont rappelé la vulnérabilité d'infrastructures laissées à l'abandon depuis la fin des années 1990. Sans ministère de la planification doté d'une autorité réelle, aucune rénovation des barrages n'est possible, aucune coordination des secours civils. La Grande rivière artificielle, qui achemine les réserves fossiles du Sahara vers les côtes, manque de pièces de rechange et subit des actes de sabotage réguliers. La crise de l'eau potable s'aggrave dans un pays où les précipitations sont rares et l'aridité structurelle.

Le 15 avril prochain, le Conseil de sécurité doit réexaminer les mesures de contrôle sur les hydrocarbures libyens et la prolongation du mandat des experts onusiens. Dans les couloirs de New York, personne ne parie sur un sursaut de la classe dirigeante libyenne. Ce qui se passe depuis quinze ans n'est pas un échec à construire un État : c'est la réussite d'un système conçu pour que l'État ne se construise jamais.