MEMOIRE D URNES
15 avril 2007 : le jour où Correa a refondé l'État à 82 %

Rafael Correa signe le décret numéro 2 le 15 janvier 2007, quelques heures à peine après avoir prêté serment devant un Parlement qui lui voue déjà une hostilité ouverte. Le geste est calculé, irrévocable. L'homme de quarante-trois ans prend les rênes d'un pays épuisé par ses propres élites : sept présidents en dix ans, trois chassés par des soulèvements populaires. Abdalá Bucaram, Jamil Mahuad, Lucio Gutiérrez — tous ont fui le palais Carondelet sous la pression de la rue. L'économie porte encore les cicatrices de la crise bancaire de 1999, suivie de la dollarisation forcée de l'an 2000 qui a englouti les économies d'une génération entière et poussé des millions de citoyens à l'exil, vers l'Espagne ou les États-Unis. Ce traumatisme a forgé un rejet viscéral de la classe politique traditionnelle — et c'est sur ce rejet que Correa a bâti son ascension.
Économiste formé à Louvain puis à l'Université de l'Illinois, il a surgi sur la scène publique comme ministre de l'Économie en 2005, avant de claquer la porte en refusant de céder aux exigences des institutions financières internationales. Cette démission fracassante lui vaut une réputation d'intransigeance qui fait sa fortune politique. Lors de la campagne de 2006, il pousse la provocation jusqu'au bout : son mouvement, Alianza PAIS, refuse de présenter le moindre candidat aux élections législatives. Il ne veut aucune compromission avec une chambre qu'il décrit publiquement comme le syndicat de la partidocratie, cette oligarchie accusée d'avoir privatisé l'État à son profit. Élu au second tour le 26 novembre contre le magnat de la banane Álvaro Noboa, il dispose d'un mandat limpide — mais il est structurellement seul face à un Congrès dominé par l'opposition de droite. Le décret numéro 2 est la réponse à cette contradiction : convoquer un référendum pour former une Assemblée constituante dotée des pleins pouvoirs, court-circuiter les députés en place, et réécrire les règles du jeu.
Le conflit institutionnel éclate dès le lendemain de l'investiture. Les législateurs, qui comprennent immédiatement que leur survie politique est en jeu, refusent d'approuver le processus référendaire. La constitution de 1998, rédigée sous l'influence directe des secteurs bancaires et des élites conservatrices, interdit de facto la révolution que Correa a vendue aux électeurs. Le Congrès tente d'amender la demande présidentielle pour limiter les pouvoirs de la future Assemblée, s'assurant par des verrous légaux qu'elle ne pourrait en aucun cas le dissoudre. L'exécutif refuse tout compromis.
La bataille se déplace alors vers le Tribunal Suprême Électoral. Le 1er mars, son président Jorge Acosta Cisneros, bravant les menaces de destitution proférées par le Congrès, fixe la date du référendum au 15 avril. La réaction parlementaire est foudroyante : le lendemain, les législateurs votent sa destitution. La riposte du tribunal, le 7 mars, marque le point de non-retour. Arguant que la loi électorale interdit d'entraver un processus référendaire officiellement convoqué, il prononce la destitution de cinquante-sept députés de l'opposition — plus de la moitié du Parlement national. La police obéit au ministère de l'Intérieur. Des cordons de forces de l'ordre, appuyés par des milliers de manifestants corréistes encerclant le bâtiment législatif, empêchent physiquement les élus déchus d'entrer dans l'hémicycle. Les caméras du monde entier captent des scènes de chaos : des parlementaires escaladant les grilles du palais sous les huées de la foule, d'autres cherchant refuge dans les hôtels voisins pour échapper aux jets de projectiles. Le Tribunal Constitutionnel tente une médiation de la dernière chance, mais ses propres magistrats sont limogés par les suppléants qui ont pris la place des exclus et fait allégeance au gouvernement. Le contrôle de Correa sur l'appareil d'État est désormais total.
L'opposition, laminée par ses divisions et discréditée aux yeux d'une opinion qui la tient pour responsable de deux décennies de pillage, peine à formuler un discours audible. Ses appels à la défense de la légalité résonnent dans le vide face à une population qui perçoit ces mêmes institutions comme les instruments de son propre appauvrissement. Les grands médias privés, appartenant pour la plupart à des familles liées au secteur financier, tentent de prendre le relais en dénonçant un coup de force autoritaire et une dérive vers le modèle vénézuélien. Correa les qualifie de sicaires de l'encre — une rhétorique frontale contre la presse qui structurera l'ensemble de ses mandats. Le mouvement indigène Pachakutik et les formations de gauche radicale, méfiants face à la concentration des pouvoirs, soutiennent malgré tout le référendum : ils espèrent peser sur la rédaction de la future constitution pour y inscrire les droits des peuples originaires et la protection de l'Amazonie.
La campagne officielle est fulgurante et totalement asymétrique. L'appareil d'État déploie des moyens considérables des hauts plateaux andins jusqu'aux plaines côtières du Pacifique. Le message est d'une limpidité redoutable : l'Assemblée constituante est le seul outil capable de balayer la corruption systémique et de refonder un État au service des citoyens. La question posée aux quelque neuf millions d'électeurs inscrits ne laisse aucune place à l'interprétation : approuvez-vous la convocation d'une Assemblée constituante aux pleins pouvoirs afin de transformer le cadre institutionnel et d'élaborer une nouvelle constitution ? L'opposition, privée de ses parlementaires les plus aguerris et financièrement exsangue, mène une campagne fantomatique. Noboa tente de sauver les apparences dans son fief de Guayaquil, mais la ferveur s'est évaporée. L'Organisation des États Américains déploie une mission d'observation d'envergure pour certifier la régularité du scrutin — un enjeu crucial pour la légitimité internationale du nouveau pouvoir.
Le matin du 15 avril, de longues files se forment dès l'aube devant les bureaux de vote, des quartiers coloniaux de Quito aux marchés populaires de la province du Guayas. Le calme de la journée tranche avec les émeutes et les gaz lacrymogènes du mois précédent. José Miguel Insulza, secrétaire général de l'OEA, salue publiquement le caractère démocratique et ordonné du scrutin.
Les résultats pulvérisent les projections les plus optimistes du palais Carondelet. Le oui rassemble 81,72 % des suffrages exprimés — 86,80 % en excluant les bulletins blancs et nuls. Le non plafonne à 12,43 %. La déferlante vert citron d'Alianza PAIS submerge la quasi-totalité du territoire. Même Guayaquil, forteresse historique de la droite conservatrice, bascule dans le camp de la réforme. Seule la petite province amazonienne de Napo vote majoritairement contre. C'est moins un résultat électoral qu'un verdict de société.
Fort de cette légitimité inattaquable, Correa enclenche la deuxième phase. Le Congrès, amputé de sa majorité, perd sa dernière once d'autorité. Les élections pour désigner les cent trente délégués constituants, convoquées en septembre, tournent à nouveau à l'écrasement : Alianza PAIS remporte quatre-vingts sièges, s'assurant une majorité absolue sans dépendre des alliés de la gauche traditionnelle. L'Assemblée s'installe à Ciudad Alfaro, dans la municipalité de Montecristi — un choix délibérément chargé de sens, en hommage au général Eloy Alfaro, figure tutélaire de la révolution libérale de la fin du XIXe siècle.
La constitution finalement ratifiée par référendum en septembre 2008, avec plus de 60 % d'approbation, opère une mutation radicale de l'État : concentration des pouvoirs exécutifs, droits constitutionnels accordés à la nature, interventionnisme étatique assumé et financé par la rente pétrolière. L'indice d'inégalité de Gini tombe de 0,55 à 0,47 en quelques années — une réduction historique de la pauvreté qui restera l'acquis le plus tangible de la décennie corréiste. Mais l'hyper-présidentialisme gravé dans ce texte porte en lui les germes des crises suivantes, fracturant durablement l'alliance avec les mouvements indigènes et écologistes qui avaient rendu le projet possible. Ce dimanche d'avril 2007, les élites traditionnelles ont perdu leur emprise sur un pays qu'elles gouvernaient sans partage depuis la transition démocratique de 1979. L'architecture juridique née ce jour-là encadre encore aujourd'hui les soubresauts politiques des dix-sept millions d'Équatoriens.