MEMOIRE D URNES
16 avril 1999 : l'élection d'un seul homme

Le 14 avril 1999, à quelques heures de l'ouverture officielle des bureaux de vote, six hommes aux visages fermés s'installent derrière une longue table face à une forêt de microphones. Dans cette salle d'Alger convoquée en urgence, l'atmosphère est électrique. Hocine Aït Ahmed, figure historique de la guerre d'indépendance, Mouloud Hamrouche, Ahmed Taleb Ibrahimi, Abdallah Djaballah, Mokdad Sifi et Youcef Khatib prennent la parole tour à tour. Le verdict qu'ils livrent aux correspondants de la presse internationale est sans appel : les urnes des bureaux itinérants et des casernes sont déjà bourrées, le vainqueur est désigné d'avance par l'institution militaire, et l'élection du lendemain n'est plus qu'une mise en scène à laquelle ils refusent de prêter caution. Un seul candidat reste en lice pour le scrutin du 15 avril : Abdelaziz Bouteflika.
Cette rupture trouve ses racines à l'été précédent. Le 11 septembre 1998, le président Liamine Zéroual annonce à la surprise générale qu'il écourte son mandat. Le pays traverse sa décennie noire. Depuis l'interruption du processus électoral de 1992, qui devait porter le Front islamique du salut au pouvoir, une guerre civile déchire la nation, laissant des dizaines de milliers de morts. L'économie est exsangue, les infrastructures abîmées, la population épuisée par les massacres qui ont frappé les villages de la Mitidja l'année précédente. La pression internationale s'intensifie : des ONG et des chancelleries étrangères demandent des comptes sur les violences, ciblant autant les groupes armés que les forces de sécurité. L'état-major cherche une porte de sortie. Les généraux ont besoin d'un visage civil, d'un diplomate capable de restaurer l'image du pays à l'étranger et de rassurer les investisseurs.
Leur choix se porte sur Bouteflika. Entré au gouvernement dès 1963 sous Ben Bella, il avait tenu le portefeuille des Affaires étrangères pendant près de deux décennies, devenant sous Boumédiène la figure flamboyante de la diplomatie du tiers-monde — présidant notamment l'Assemblée générale des Nations unies en 1974. Mais la mort de son mentor, le 27 décembre 1978, l'avait progressivement marginalisé. Exclu du bureau politique du FLN en juillet 1981, il s'exile entre les Émirats arabes unis et la Suisse. Son retour se négocie dans le secret. L'homme accepte de revenir à une condition : ne pas être un président aux trois quarts, selon sa propre expression. Il refuse d'être une marionnette. Les tractations aboutissent, et la machine d'État se met en mouvement — administration, médias publics, réseaux du FLN — pour baliser son chemin vers le palais d'El Mouradia. Le candidat du consensus est désigné.
Le début du printemps 1999 offre pourtant l'illusion d'une compétition ouverte. Le Conseil constitutionnel valide sept candidatures. Aït Ahmed appelle à refuser à la fois la dictature militaire et l'État fondamentaliste. Hamrouche tente de rallier les modernistes. Taleb Ibrahimi capte une partie de l'électorat islamiste orphelin de représentation légale. Les salles de meeting se remplissent, les candidats débattent, proposent des plans de sortie de crise, dénoncent la corruption. Bouteflika, lui, mène une campagne différente — ton martial, déclarations tonitruantes, promesses de paix et de concorde. Il n'hésite pas à réprimander publiquement les notables qui l'accueillent ou à s'affirmer comme le seul chef suprême. Son discours séduit une partie d'une population assoiffée de stabilité, nostalgique de l'ère Boumédiène.
L'équité de la compétition se fissure jour après jour. Les équipes des six candidats opposants documentent un quadrillage administratif systématique : walis et chefs de daïra mobilisent fonctionnaires et ressources publiques pour les rassemblements du candidat officiel, des comités de soutien fleurissent dans chaque administration. Les temps de parole à la télévision d'État sont théoriquement égaux — les reportages de terrain racontent autre chose. Les requêtes adressées à la présidence pour exiger la neutralité de l'administration restent lettre morte.
La mécanique se détraque définitivement dans les quarante-huit heures précédant le vote. Les 13 et 14 avril, les observateurs déployés dans les bureaux de vote spéciaux — ceux réservés aux militaires, aux forces de sécurité et aux populations nomades du Sud — constatent des anomalies massives. Les rapports affluent à Alger : urnes scellées d'avance, listes électorales inaccessibles, militaires votant sans isoloir sur ordre. Les six rivaux comprennent qu'ils ne servent plus que de caution démocratique à un plébiscite déguisé. Malgré leurs divergences profondes — du socialisme laïc à l'islamisme politique — ils rédigent une lettre commune adressée au président sortant Zéroual, exigeant l'annulation du scrutin. Zéroual refuse, arguant du respect du calendrier constitutionnel. La décision du retrait collectif est prise.
L'annonce publique du 14 avril plonge le pays dans la stupeur. Aït Ahmed, terrassé par un malaise cardiaque dès le 5 avril, suit les événements depuis Lausanne où il achève sa convalescence. Du côté du pouvoir, c'est la panique. Une élection à candidat unique ramènerait l'Algérie aux pires heures du parti unique et ruinerait tous les efforts visant à donner une façade légale au nouveau chef de l'État. Selon des indiscrétions ultérieures, Bouteflika lui-même, furieux d'hériter d'une victoire ternie, menace de se retirer. Il faut l'intervention pressante des plus hauts responsables militaires pour le convaincre de maintenir sa candidature. Le scrutin aura lieu.
Le matin du 15 avril, les bureaux de vote ouvrent dans une atmosphère de ville morte. Dans les grandes agglomérations, les journalistes internationaux arpentent des centres déserts. La Kabylie connaît des incidents, de nombreux bureaux restent fermés. Seules certaines régions de l'intérieur et les zones rurales affichent une affluence notable. Le contraste entre le silence des rues et les chiffres qui remontent du ministère de l'Intérieur constitue à lui seul le vrai résultat de la journée.
Le 16 avril, le ministre annonce une participation de plus de soixante pour cent — un chiffre immédiatement contesté par les candidats retirés, qui évaluent le taux d'affluence réel à environ vingt pour cent, estimation que des sources au sein même de l'institution militaire créditaient d'une participation proche de vingt-trois pour cent. Bouteflika est déclaré vainqueur avec près de soixante-quatorze pour cent des suffrages. Leurs noms étant restés sur les bulletins imprimés malgré leur retrait, ses six anciens adversaires recueillent paradoxalement plus de vingt-six pour cent des voix. Taleb Ibrahimi, arrivé deuxième avec plus de douze pour cent selon les chiffres officiels, dénonce une immense parodie.
Bouteflika assume le résultat avec une assurance inébranlable. Il balaie les critiques dès sa première apparition télévisée et concentre son discours sur la réconciliation nationale. Les chancelleries étrangères actent la victoire : Washington parle de pas en arrière pour la démocratie, Paris, par la voix de Jacques Chirac, s'empresse de féliciter le vainqueur. L'objectif des militaires est atteint. L'Algérie a un président civil de stature internationale, qui ouvre quelques mois plus tard la voie à la loi sur la concorde civile. Le 27 avril, Bouteflika prête serment. Dans l'assistance, les généraux qui l'ont rappelé au pouvoir l'observent en silence, persuadés de tenir les rênes d'un homme qu'ils viennent de placer pour quelques années. Il restera vingt ans.