MEMOIRE D URNES

17 avril 2019 : la démocratie à ses propres dépens

La nuit du 16 avril, des pirogues à moteur fendent le détroit de Makassar. Des porteurs s'enfoncent dans les montagnes de Papouasie, des boîtes scellées arrimées dans le dos. Dans les jungles d'Aceh et sur les pentes volcaniques de Java, les chevaux et les motos disputent la boue pour livrer la même cargaison. Ce sont des bulletins de vote. Cent quatre-vingt-douze millions d'Indonésiens votent le lendemain, pour cinq scrutins simultanés — présidentiel, deux chambres nationales, parlements provinciaux et locaux. L'ambition est vertigineuse : depuis la chute de Suharto en 1998, jamais le pays n'avait tenté pareille gageure.

L'affrontement au sommet, lui, n'a rien de nouveau. Joko Widodo, le charpentier devenu président, retrouve face à lui Prabowo Subianto, l'ancien commandant des forces spéciales, ex-gendre de l'autocrate. En 2014, Joko Widodo l'avait emporté de justesse. Cinq ans de chantiers d'infrastructures plus tard — routes à péage, aéroports, ponts —, il repart avec un bilan concret mais un flanc droit exposé : l'emprisonnement pour blasphème de son allié jakartan Basuki Tjahaja Purnama en 2017 a durablement entamé sa réputation auprès de l'électorat musulman conservateur. Sa réponse est calculée jusqu'au cynisme : il choisit Ma'ruf Amin, soixante-seize ans, dignitaire de l'islam traditionnel et cosignataire de plusieurs fatwas conservatrices, comme colistier. Les défenseurs des droits humains encaissent le message sans illusion. Prabowo Subianto, à l'opposé, s'adosse à Sandiaga Uno, entrepreneur de quarante ans, pour incarner une modernité qu'il ne peut lui-même revendiquer.

La campagne tourne vite au déluge numérique. Dans un pays à la connectivité aussi inégale qu'omniprésente, les réseaux sociaux remplacent les programmes. Les partisans de Joko Widodo sont les "têtards", ceux de Prabowo Subianto les "chauves-souris". La polarisation géographique double la polarisation identitaire : le centre et l'est de Java, Bali, la Papouasie et le Sulawesi du Nord tiennent pour le président sortant ; Sumatra, l'ouest de Java et Aceh — où la charia s'applique — rallient l'opposition. Prabowo Subianto bénéficie de l'appui des mouvements islamistes les plus durs, chose ironique pour un homme issu de l'élite militaire laïque. Mais c'est l'arithmétique électorale qui prime, et tous les moyens servent.

Le jour du scrutin se déroule dans un calme désarmant. Les observateurs internationaux saluent. Le taux de participation frôle les 82 %. Dès la fermeture des bureaux, les comptages rapides publiés par plusieurs instituts indépendants convergent : Joko Widodo est réélu avec environ 55 % des voix. Prabowo Subianto convoque la presse sans attendre. Il rejette les estimations, dénonce une fraude systématique et revendique la victoire sur la base de données internes que son équipe ne rendra jamais publiques.
Ce que les caméras ne montrent pas, c'est ce qui se passe dans les salles de dépouillement. Dépouiller cinq scrutins simultanément à la main, bureau par bureau, suppose des milliers d'heures de travail continu. Des bénévoles locaux, mal formés, comptent et consignent trente, quarante, parfois quarante-huit heures d'affilée dans des pièces surchauffées. Leurs corps lâchent. Les remontées des provinces font rapidement état de morts. Le bilan final est accablant : près de neuf cents agents électoraux périssent dans les semaines suivant le vote, emportés par des arrêts cardiaques, un épuisement aigu, ou l'aggravation de maladies préexistantes. Des milliers d'autres sont hospitalisés. La démocratie indonésienne vient de se payer un tribut humain que nul n'avait anticipé.

Le 21 mai, la commission électorale proclame les résultats officiels avec un jour d'avance — pour couper l'herbe sous le pied aux manifestations annoncées. Joko Widodo : 55,5 %. Prabowo Subianto : 44,5 %. Seize millions de voix d'écart. Dans la nuit, des milliers de partisans du perdant convergent vers le siège de l'organe électoral, sur l'artère de Thamrin. La manifestation bascule. Cocktails Molotov, pierres, feux d'artifice contre canons à eau et lacrymogènes. Les quartiers de Tanah Abang s'embrasent. Un dortoir de la brigade mobile de la police est incendié. Le gouvernement coupe l'accès aux réseaux sociaux. Huit personnes meurent sur les barricades, la police niant jusqu'au bout avoir utilisé des balles réelles.

Prabowo Subianto saisit la Cour constitutionnelle. Ses avocats plaident la fraude structurée, impliquant la police, l'administration et les services de renseignement. En juin, les neuf juges écartent l'intégralité des allégations, faute de preuves matérielles à la hauteur d'un écart de seize millions de voix. L'opposition plie. Les barbelés autour de la Cour constitutionnelle sont démontés par les agents municipaux sous un ciel de saison des pluies.

Quelques mois plus tard, Joko Widodo nomme Prabowo Subianto ministre de la Défense.

Personne dans les fumées de mai n'avait prévu ce dénouement. Mais la logique, elle, n'avait rien de surprenant : absorber son adversaire, c'est la vieille méthode pour neutraliser l'opposition sans avoir à la convaincre.