ETATS UNIS - ANNIVERSAIRE
Gregory Gianforte, inculpé un soir, élu le lendemain

La scène se passe le 24 mai 2017. Dans l'arrière-salle d'une permanence politique de Bozeman, un journaliste du Guardian pose une question sur le coût d'un projet de loi fédéral. La réponse fuse dans un fracas — lunettes brisées, corps projeté au sol, hurlements. L'enregistrement audio circule en quelques heures à travers le monde entier. Gregory Gianforte, candidat républicain à la Chambre des représentants, vient d'agresser physiquement Ben Jacobs, correspondant politique britannique. Le lendemain, les électeurs du Montana l'envoient siéger à Washington.
C'est à cet épisode que l'on peut faire remonter, paradoxalement, la véritable naissance politique d'un homme qui gouverne aujourd'hui l'un des États les plus disputés de l'Ouest américain.
Né le 17 avril 1961 à San Diego, Gianforte grandit dans les banlieues aisées de Valley Forge et King of Prussia, en bordure de Philadelphie — un milieu où la rationalité scientifique tient lieu de langage familial. Son père, ingénieur dans l'aérospatial reconverti dans l'immobilier. Sa mère, professeure de mathématiques après une carrière chez General Dynamics. Le cursus s'écrit presque tout seul : licence en génie électrique et maîtrise en informatique au Stevens Institute of Technology, diplômes en poche en 1983. Il fête aujourd'hui ses 65 ans.
Les laboratoires Bell d'AT&T l'absorbent ensuite, puis vient Brightwork Development, sa première société, spécialisée dans la gestion de réseaux — rachetée par McAfee au milieu des années quatre-vingt-dix. Fort de ce premier capital, il tranche : cap sur le Montana. En 1995, lui et sa famille quittent la côte Est. Deux ans plus tard, depuis sa résidence de Bozeman, il cofonde avec son épouse Susan une entreprise qu'ils baptisent RightNow Technologies. L'idée centrale — héberger des logiciels de service client directement sur le réseau — devance de plusieurs années ce que l'industrie appellera le cloud computing. La genèse est artisanale : selon les archives locales, il passe personnellement près de quatre cents coups de fil le premier mois pour cerner les besoins des clients avant même d'écrire la première ligne de code.
Motorola, Nike, Travelocity signent. L'entreprise double régulièrement ses revenus et ses effectifs. Bozeman, ville de montagne à l'économie traditionnellement agricole et touristique, se retrouve à héberger un pôle technologique de plus de onze cents employés. En octobre 2011, Oracle rachète RightNow pour un milliard et demi de dollars. Gianforte ressort de la transaction avec un patrimoine estimé à plus de trois cents millions de dollars et une question : quoi faire de la suite ?
La réponse, il la cherche d'abord dans la philanthropie. La Gianforte Family Foundation finance le tissu associatif local. Le programme ACE Scholarships distribue des bourses aux familles modestes. Bootstrap Montana accorde des prêts à taux zéro aux entrepreneurs ruraux. Ces initiatives construisent une présence publique que ses concurrents politiques, quelques années plus tard, peineront à contester.
En 2016, il brigue la gouvernance du Montana sous l'étiquette républicaine. Le sortant démocrate Steve Bullock résiste, l'emportant de quatre points. Gianforte tire la leçon : la fortune seule ne rachète pas un ancrage territorial insuffisant. Il révise sa méthode.
L'occasion de tester cette révision se présente au printemps 2017, avec l'élection partielle convoquée après la démission du représentant Ryan Zinke, parti rejoindre le cabinet Trump comme secrétaire à l'Intérieur. La campagne qui suit attire l'attention nationale — test implicite de la résistance démocrate face à la nouvelle administration. C'est dans ce contexte sous haute tension que survient l'altercation avec Ben Jacobs. Condamné en juin 2017 à quarante heures de travaux d'intérêt général, une amende et vingt heures de gestion de l'agressivité, Gianforte n'en gagne pas moins son siège. Sa base électorale voit dans la scène moins une faiblesse de caractère qu'une confirmation de son tempérament anti-système.
À la Chambre des représentants de 2017 à 2021, il vote les baisses d'impôts, soutient le recul des protections environnementales fédérales, est reconduit en 2018 face à Kathleen Williams. Mais Washington le frustre. L'homme habitué à décider seul découvre les lenteurs du compromis législatif. Son objectif a toujours été l'exécutif du Montana.
En 2020, le sortant démocrate ayant épuisé ses mandats légaux, la voie est libre. Gianforte affronte Mike Cooney sur un programme articulé autour du rebond économique post-Covid, de l'accès aux terres publiques et de l'identité culturelle locale. Il l'emporte avec une marge inédite depuis 1920 pour une première élection à ce poste, récoltant plus de voix qu'aucun candidat à la gouvernance du Montana dans toute l'histoire de l'État. Le 4 janvier 2021, accompagné de sa lieutenante-gouverneure Kristen Juras, il met fin à seize ans de gouvernance démocrate.
Ce qui suit va vite. Baisses de l'impôt sur le revenu, désendettement de l'État, renforcement des budgets de la police. Des lois restrictives sur l'avortement sont promulguées dans les premières semaines. Le Montana enregistre sous son administration des records de créations d'entreprises et un chômage historiquement bas — chiffres dont il fait la colonne vertébrale de son discours conservateur.
Sa gestion des ressources naturelles est plus fracturée. En février 2021, il abat un loup équipé d'un collier radio par les biologistes de Yellowstone — l'animal répertorié sous le numéro 1155, piégé sur la propriété d'un contributeur de sa campagne, à quinze kilomètres du parc national. L'enquête révèle qu'il n'a pas suivi la formation légale obligatoire pour ce type de piégeage. Les autorités du Montana concluent à un simple avertissement écrit. Les organisations de conservation dénoncent une impunité caractérisée. Ses partisans haussent les épaules.
La séquence résume assez bien sa gouvernance : efficacité affichée, lignes rouges assumées, tempêtes médiatiques absorbées sans dommage apparent dans les urnes. Il pousse aussi des initiatives moins clivantes — ouverture de dizaines de milliers d'hectares supplémentaires à la chasse publique, interdiction des téléphones portables dans les écoles — qui lui valent une popularité transpartisane dans les zones rurales.
En novembre 2024, réélu face au démocrate Ryan Busse sur la base d'un excédent budgétaire solide, il devient le premier républicain à réaliser deux mandats consécutifs comme gouverneur du Montana depuis Marc Racicot en 1996. Il occupera le bureau du Capitole d'Helena jusqu'en janvier 2029.
Soixante-quatre ans, deux mandats, un procès pour agression, un loup abattu illégalement, une fortune technologique reconvertie en pouvoir politique : la trajectoire de Greg Gianforte reste difficile à ranger dans une case. C'est peut-être ce qui en fait l'une des figures les plus représentatives de la droite américaine contemporaine — celle qui a appris à transformer ses scandales en carburant électoral.