MEMOIRE D URNES

18 avril 1999 : Turquie, la République sous pression

Le 16 février 1999 au matin, Bülent Ecevit s'assied devant les caméras de la télévision publique. Il a les traits tirés. La voix, elle, ne tremble pas. Le Premier ministre par intérim annonce que les forces spéciales ont capturé Abdullah Öcalan au Kenya. Les images tournent en boucle sur toutes les chaînes : le chef du PKK, menotté, les yeux bandés, à bord d'un avion en route vers la prison militaire d'Imrali. À Ankara et Istanbul, les klaxons retentissent sous une marée de drapeaux rouges. En quelques heures, un gouvernement minoritaire formé pour expédier les affaires courantes jusqu'aux élections du 18 avril vient de remporter la victoire sécuritaire que dix ans de guerre asymétrique n'avaient pas produite.

Ce coup de filet atterrit dans une Turquie épuisée. La décennie écoulée a fait des dizaines de milliers de morts dans le Sud-Est, vidé les caisses publiques, et les scandales ont achevé de délégitimer la classe politique. L'accident de Susurluk, à l'automne 1996, avait exposé en pleine lumière les connexions entre la police, la mafia et des responsables du centre-droit conservateur. L'inflation ronge les classes moyennes depuis des années. La capture d'Öcalan offre un dérivatif puissant à toutes ces frustrations accumulées — le sentiment de fierté nationale court-circuite provisoirement les clivages de classe.

Ecevit incarne parfaitement ce moment. Poète, intellectuel, réputé intègre dans un pays où la corruption est devenue un sport institutionnel, il projette une image que ses rivaux du centre-droit — Tansu Çiller et Mesut Yilmaz, tous deux visés par des enquêtes parlementaires — n'ont plus les moyens de lui opposer. Il sillonne le pays en tenant un discours simple : justice sociale et souveraineté absolue de l'État, sans concession sur la question kurde. L'état-major de l'armée veille dans l'ombre à ce que l'élan nationaliste ne profite pas aux islamistes. La campagne se déroule sous cette surveillance bienveillante et discrète.

Le paysage politique dans lequel s'engage ce printemps électoral est celui d'un champ de ruines ordonné.

Deux ans plus tôt, un simple mémorandum militaire avait suffi à faire tomber le gouvernement de Necmettin Erbakan. Son Parti de la prospérité avait été dissous. Ses cadres se sont immédiatement regroupés sous la bannière du Parti de la vertu, le Fazilet Partisi, qui se présente désormais avec un discours policé centré sur les libertés individuelles et les droits humains — stratégie de survie autant que conviction. L'armée et les procureurs épluchent chaque déclaration. La formation conserve un ancrage municipal solide à Istanbul et Ankara, mais avance sous la menace permanente d'une nouvelle dissolution.

À l'opposé du spectre, le Parti d'action nationaliste de Devlet Bahçeli connaît une résurrection que peu avaient prévue. Bahçeli a hérité d'un parti fondé sur les milices des Loups gris et en a fait quelque chose d'assez différent : discipline interne stricte, service d'ordre impeccable, discours exclusivement centré sur la défense de l'État unitaire contre le terrorisme séparatiste. Les meetings attirent des foules considérables qui réclament l'exécution d'Öcalan. La transformation est réelle, même si les vieilles adhérences restent sous la surface.

Le centre-droit, lui, n'est plus qu'un champ de querelles. Çiller et Yilmaz passent plus de temps devant les tribunaux à s'accuser mutuellement que sur le terrain électoral. Leurs électorats fuient vers le MHP ou vers le Fazilet. Les milieux d'affaires d'Istanbul regardent l'effondrement avec inquiétude, redoutant une instabilité chronique et la fuite des capitaux étrangers.

À gauche, le Parti républicain du peuple se noie dans sa propre orthodoxie. Deniz Baykal maintient une défense dogmatique de la laïcité d'État coupée des réalités des banlieues ouvrières, refuse toute alliance avec Ecevit qu'il considère comme un dissident, et conduit son parti vers un mur que les sondages internes signalent clairement : le seuil des dix pour cent, le barrage draconien fixé par la Constitution de 1982 pour obtenir des sièges à la Grande Assemblée nationale.


Le 18 avril, plus de trente et un millions de Turcs votent dans le calme. Les résultats qui s'affichent dans la nuit confirment l'ampleur du séisme.
Ecevit arrive en tête avec 22 % et cent trente-six sièges. Victoire personnelle indiscutable pour un homme qui revenait de la marginalisation. Mais la vraie surprise vient de la deuxième place : Bahçeli et le MHP recueillent 18 % des suffrages, cent vingt-neuf députés, faisant irruption non seulement dans leurs bastions ruraux d'Anatolie, mais dans les grandes villes et sur la côte égéenne. Les analystes qui prédisaient un score nettement plus modeste sont pris de court. Le discours de fermeté a aspiré une large fraction de l'électorat du centre-droit désireux d'un retour à l'ordre. Au siège du parti à Ankara, Bahçeli refuse tout triomphalisme et appelle au respect des institutions. Le calcul est transparent : il se pose déjà en homme d'État.

Le Parti de la vertu sauve sa représentation parlementaire avec 15 % et cent onze sièges, mais enregistre un recul réel par rapport aux scores de son prédécesseur en 1995. La stratégie de tension permanente entretenue par l'armée a fonctionné. Çiller et Yilmaz s'en sortent avec des scores humiliants — 13 % et 12 % —, tout juste suffisants pour maintenir une présence à l'assemblée. Leur domination sur le centre-droit, structurante depuis les années Özal, est définitivement révolu.

Pour le CHP, la nuit tourne à la catastrophe. 8,7 %. Le parti fondé par Atatürk échoue à franchir le seuil électoral et disparaît du parlement pour la première fois de son histoire. Les responsables locaux quittent le siège en silence, évitant les caméras. Le lendemain matin, Baykal reconnaît sa responsabilité et démissionne de la présidence. Une large partie de l'électorat progressiste urbain se retrouve sans représentation.

L'arithmétique des urnes ne laisse aucune marge. Le président Demirel mandate Ecevit pour former le gouvernement. Le Premier ministre désigné n'a pas d'autre option que de négocier avec Bahçeli — le même Bahçeli dont les prédécesseurs politiques s'affrontaient avec ses propres militants à l'arme à feu sur les campus universitaires des années soixante-dix. Pour élargir la majorité et rassurer les marchés, il intègre également Yilmaz et son Parti de la mère patrie dans l'attelage.

Le 2 mai, la première session de la nouvelle législature tourne à l'incident d'anthologie. Merve Kavakç?, élue d'Istanbul sous l'étiquette du Parti de la vertu, entre dans l'hémicycle vêtue d'un foulard islamique pour prêter serment. Les rangs de la gauche démocratique se lèvent, frappent les pupitres. Ecevit s'avance à la tribune, blême, et prononce un discours cinglant exigeant qu'on remette la députée à sa place. Kavakç? quitte la salle sous les huées sans avoir prêté serment. Elle sera déchue de sa nationalité turque quelques jours plus tard.

L'incident dit l'essentiel sur ce que sera la législature. Ecevit, vieux leader de gauche, assume pleinement le rôle de bouclier de la laïcité républicaine — au grand soulagement de l'état-major. La coalition est investie fin mai, son programme un exercice de contorsionnisme : fermeté absolue contre le terrorisme pour satisfaire le MHP, réformes libérales conformes aux exigences du FMI pour rassurer les marchés sous l'égide de Yilmaz. Ce qui tient les trois partenaires ensemble n'est ni la vision commune ni l'affinité idéologique, c'est la seule nécessité institutionnelle.

La condamnation à mort d'Öcalan fin juin ajoute une pression immédiate : exécuter la sentence fermerait définitivement les portes de l'Union européenne. L'inflation frôle les 70 % annuels. Les trois dirigeants posent pour les photographes sur les marches du palais de Çankaya. Leurs sourires sont crispés, et pour cause — la crise économique qui va emporter leur gouvernement dix-huit mois plus tard se prépare déjà en silence.