TURQUIE - NECROLOGIE

Hüsamettin Cindoruk, l'homme qui refusa que le Parlement meure

Le 11 avril 2026, Hüsamettin Cindoruk s'est éteint à l'âge de 92 ans, emportant avec lui l'une des mémoires les plus longues de la vie politique turque. Juriste devenu homme d'État, il aura traversé sept décennies de coups d'État, de constitutions avortées et de recompositions partisanes sans jamais perdre de vue une conviction centrale : le Parlement est le seul lieu légitime du pouvoir dans une démocratie.

Tout commence à Yassada, au lendemain du coup d'État du 27 mai 1960. Jeune avocat fraîchement diplômé de la faculté de droit d'Ankara, Cindoruk choisit de défendre les vaincus : les députés et ministres du Parti démocrate emprisonnés par la junte militaire. Il représente dix-huit parlementaires, dont Refik Koraltan, alors président de l'Assemblée nationale. Dans ces tribunaux improvisés par les généraux, plaider pour des proscrits relevait d'un certain courage. Cette expérience le marqua profondément et forgea en lui une conviction qu'il ne reniera jamais : la légalité parlementaire est le seul rempart contre l'arbitraire.

Né à Izmir en juin 1933 dans une famille d'origine crétoise, il grandit dans la Turquie égéenne, attachée aux réformes kémalistes mais méfiante envers le centralisme d'Ankara. Ses études secondaires dans la capitale l'amènent pourtant au cœur du jeu politique national. Il adhère tôt aux mouvements de jeunesse du Parti démocrate d'Adnan Menderes, s'inscrivant naturellement dans un centre-droit libéral et pro-marché. Mais dès 1958, déçu par les dérives autoritaires du gouvernement Menderes, il rompt avec le parti pour rejoindre le Parti de la Liberté, le Hürriyet Partisi, dissidence libérale qui tentait de résister à la dérive en cours. C'est en homme déjà libre de toute allégeance que le coup d'État de 1960 le trouve — assez libre, précisément, pour défendre ceux qu'il avait quittés.

Après les exécutions de 1961, Cindoruk s'ancre dans le Parti de la Justice, successeur du mouvement Menderes, et en prend la direction fédérale à Istanbul. Le coup d'État de 1980 brise à nouveau sa carrière : interdits d'activité publique, les responsables politiques entrent dans un long purgatoire civique. C'est là que Cindoruk devient l'alter ego indispensable de Süleyman Demirel. Il accepte de co-fonder le Parti de la Grande Turquie pour garder vivante la flamme du mouvement, même si ce parti est rapidement interdit par le régime du général Evren. Lorsque le Parti de la Juste Voie émerge en juin 1983 des décombres du Parti de la Justice, Cindoruk en prend la présidence lors du congrès du 14 mai 1985, dans l'attente explicite du retour de Demirel.

Sa trajectoire parlementaire s'enclenche en septembre 1986, quand il est élu député de Samsun lors d'élections législatives partielles. Il entre à la Grande Assemblée nationale alors qu'il dirige encore le Parti de la Juste Voie par intérim. Le référendum de septembre 1987, qui lève les interdictions pesant sur les anciens responsables, clôt cet épisode : Demirel reprend les rênes du parti et Cindoruk, battu aux législatives qui s'enchaînent à l'automne, quitte provisoirement la scène. Ce n'est que comme député d'Eski?ehir, en octobre 1991, qu'il accède à la présidence de la Grande Assemblée nationale — un aboutissement logique pour un homme qui avait consacré sa carrière à défendre l'institution parlementaire.

Le tournant décisif survient le 17 avril 1993. La mort soudaine du président Turgut Özal, dans un pays à feu et à sang face à la guérilla kurde et fragilisé par les incertitudes économiques, laisse le sommet de l'État vacant. En tant que président du Parlement, Hüsamettin Cindoruk assume la présidence de la République par intérim.

Il occupe Çankaya pendant un mois. Ni ostentation ni calcul personnel : il gère la transition avec une discrétion qui rassure le pays, et organise les conditions d'une passation de pouvoir fluide au profit de son mentor, Süleyman Demirel. Ce geste de loyauté institutionnelle est pourtant le point de départ d'une rupture progressive avec son propre camp. Le Parti de la Juste Voie passe désormais sous la direction de Tansu Çiller, et le style populiste de la nouvelle cheffe, ainsi que les scandales qui s'accumulent autour de son gouvernement, irritent profondément cet homme attaché à la rigueur procédurale.

En 1995, Cindoruk franchit le pas et quitte le parti pour fonder le Parti de la Turquie démocrate. Il ambitionne une alternative de centre-droit laïque et républicaine, capable d'endiguer la montée de l'islam politique sans les compromissions des formations établies. Les résultats électoraux sont modestes, mais l'aventure lui confère une autorité morale durable. Retiré de la compétition directe, sa résidence de Te?vikiye à Istanbul reste un lieu de passage discret pour diplomates, journalistes et politiques en quête d'un avis éclairé.

Les deux dernières décennies de sa vie sont marquées par une opposition résolue à la transformation du régime. Il combat avec véhémence le référendum de 2017 instaurant le système présidentiel, convaincu que la suppression du poste de Premier ministre et l'effacement du contrôle parlementaire constituent un recul historique — exactement la concentration des pouvoirs qu'il avait combattue depuis ses jeunes années. Dans ses dernières prises de parole publiques, il revenait inlassablement sur ce point : la Turquie ne retrouvera sa grandeur qu'en redevenant une république de lois, et non une affaire d'homme providentiel.

Sa mort intervient alors que le débat sur un retour à un régime parlementaire renforcé reste ouvert dans la vie politique turque. Hüsamettin Cindoruk laisse derrière lui une œuvre législative, des plaidoiries qui font date, et des mémoires dont certains chapitres n'ont pas encore été publiés — attendus avec impatience dans les milieux universitaires et politiques. Les hommages, nombreux et dépassant les clivages partisans, témoignent d'une cohérence idéologique rare sur plus de soixante-dix ans de turbulences.

Des funérailles nationales sont prévues à Ankara, avec un passage solennel devant le bâtiment de l'ancienne Assemblée nationale. Son cercueil sera recouvert du drapeau turc, porté par les gardes de la présidence. Il sera inhumé dans le cimetière d'État, et une journée de deuil sera observée dans sa ville natale d'Izmir — là où tout avait commencé, avant que les tempêtes de l'histoire ne l'entraînent vers Ankara.