BULGARIE - LEGISLATIVES 19/04

Bulgarie : la huitième élection en cinq ans, et rien n'est réglé

Cent mille personnes avaient piétiné la neige sale de la place du prince Alexandre de Battenberg, à Sofia, par –5 °C, sans se disperser. C'était décembre 2025. La foule réclamait la démission du gouvernement minoritaire de Rosen Zhelyazkov, incapable de faire adopter un budget que la rue avait déjà condamné. La scène se répétait simultanément dans des dizaines de villes bulgares et dans la diaspora européenne. Une coalition de plus venait de sauter.

Ce matin, les Bulgares sont retournés aux urnes. Les bureaux ont ouvert à 7h locales ; ils fermeront à 20h. Les premières estimations sorties des urnes sont attendues dans la foulée. Huitième fois en cinq ans. Ce chiffre suffit à mesurer l'ampleur de la paralysie : depuis la chute du cabinet Borisov au printemps 2021, le pays n'a pas réussi une seule fois à dégager les cent-vingt-et-un sièges nécessaires à une majorité stable. La coalition d'octobre 2024, GERB-socialistes-ITN, soutenue de l'extérieur par l'Alliance pour les droits et libertés, n'a pas survécu à la pression de la rue. Les manifestations de décembre n'étaient pas un débat budgétaire — elles cristallisaient une exaspération contre la corruption endémique et la confiscation de l'État par des réseaux que cinq ans d'élections n'ont pas desserrés.

Ce scrutin d'avril diffère pourtant des sept précédents par une rupture venue du sommet de l'État. Rumen Radev, ancien commandant de l'armée de l'air et président de la République pendant neuf ans, a démissionné en janvier pour descendre dans l'arène législative à la tête d'une nouvelle coalition de centre-gauche, Bulgarie Progressiste. Le geste est audacieux. Il a aussi forcé la nomination d'un gouvernement technique, dirigé depuis la mi-février par le Premier ministre par intérim Andrey Gyurov, qui organise le vote sous surveillance. Les bureaux de vote ont ouvert à 7h locales ce dimanche RTBF, sous un contexte de défiance : au cours des dernières semaines, la police a intensifié ses opérations et saisi plus d'un million d'euros destinés à inciter des électeurs à voter pour tel ou tel parti, et des centaines de personnes ont été interpellées, dont des conseillers municipaux et des maires. RTBF Radev n'a pas salué l'opération — il l'a dénoncée comme une manipulation d'État destinée à discréditer une victoire qu'il s'apprête à remporter, évoquant un « scénario roumain » pour décrire ce qu'il perçoit comme une tentative d'ingérence. Ce n'est pas de la paranoïa rhétorique ; c'est le climat bulgare, où chaque institution est suspectée d'être l'instrument d'un adversaire.

Bulgarie Progressiste est créditée d'environ 35 % des intentions de vote, loin devant le GERB de Boïko Borissov à 20 % RTBF, avec les libéraux de PP-DB en troisième position. Radev capitalise sur une image d'opposant irréductible au système Borisov, bâtie dans neuf ans de présidence conflictuelle. Mais sa faiblesse est structurelle : Bulgarie Progressiste n'a pas de maillage territorial dans les trente-et-une circonscriptions, là où les partis historiques placent leurs scrutateurs, mobilisent leurs réseaux et gagnent des sièges que les sondages ne prédisent pas. Et surtout, Radev a ouvertement exclu toute possibilité de collaboration post-électorale avec Continuons le Changement — Bulgarie Démocratique Balcani e Caucaso Transeuropa, le mouvement d'Assen Vassilev. Le geste surprend — Vassilev était sorti des gouvernements techniques que Radev avait lui-même nommés — mais il révèle la direction probable des alliances : l'issue la plus naturelle semble être un gouvernement à la tonalité plus nationaliste, avec les socialistes et le mouvement Renaissance, si ces derniers passent le seuil. Balcani e Caucaso Transeuropa.

C'est là que le bât blesse pour l'Union européenne. Le 1er janvier 2026, la Bulgarie a intégré la zone euro — victoire diplomatique incontestable, mais dont les effets immédiats nourrissent les angoisses sur le coût de la vie. Vassilev et PP-DB ont structuré leur campagne autour d'un plan anti-crise conçu pour absorber le choc de la transition. L'argument est techniquement solide, peut-être trop : convaincre un électorat épuisé que seule une équipe de réformateurs bruxellois-compatibles peut gérer l'euro demande un capital de confiance que les libéraux ont en partie dilapidé dans leurs querelles de coalition. Et maintenant que Radev les a explicitement écartés, la question n'est plus de savoir s'ils gouverneront, mais s'ils resteront un groupe d'opposition cohérent.

À droite de l'échiquier, Renaissance de Kostadin Kostadinov prospère sur un discours anti-OTAN et anti-UE qui canalise les sympathies russophiles historiques d'une fraction de la population. Sa présence au parlement est acquise, ce qui garantit que l'équation coalitaire restera complexe — même si Radev arrive en tête avec l'avance que lui prédisent les sondages.

Le classement 2025 de Transparency International place la Bulgarie au quatre-vingt-quatrième rang mondial de la perception de la corruption, en dernière position de l'Union européenne à égalité avec la Hongrie — un pays qui vient, précisément, de chasser Orbán du pouvoir le 12 avril dernier. Boyko Borisov et Delyan Peevski continuent d'exercer un contrôle étendu sur des pans entiers de l'économie et de la magistrature, malgré les scandales et les sanctions internationales. Des observateurs de l'OSCE sont à Sofia, leur mission couvrant pour la première fois la surveillance des réseaux sociaux et la résistance aux campagnes d'influence — une priorité dans un pays exposé à la désinformation d'origine russe.

L'institut Alpha Research s'attend à une participation plus élevée qu'en octobre 2024 RTBF, tombée à 39 % lors du dernier scrutin, en raison de l'espoir de changement incarné par Radev. Ce soir, à 20h, les urnes se fermeront. La question n'est pas de savoir si Radev gagnera — les sondages sont unanimes sur ce point. C'est de savoir avec qui, et à quel prix idéologique, il gouvernera.