UN JOUR, UN PAYS
Colombie : une nation en paix avec sa guerre

Les montagnes du Cauca résonnent d'un écho sourd — celui d'une guerre qui refuse de s'éteindre. Sur les routes cabossées reliant Popayán aux confins du Pacifique, les barrages érigés par les factions armées dissidentes rappellent chaque matin que la promesse d'une paix totale se fracasse contre la géographie impitoyable de la Colombie. À Bogotá, loin de la moiteur de ces vallées, Gustavo Petro observe les rapports militaires s'empiler sur son bureau de la Casa de Nariño. Premier chef d'État de gauche de l'histoire du pays, ancien guérillero du M-19, il porte le poids d'une nation meurtrie par plus d'un demi-siècle de conflits asymétriques. Son accession au pouvoir en août 2022 devait marquer une rupture nette avec l'establishment conservateur et libéral qui se partageait le pouvoir depuis des décennies. L'euphorie de la victoire a rapidement cédé la place à la rugosité de l'exercice du pouvoir.
Pour saisir l'équation colombienne dans toute sa complexité, le regard doit inévitablement se tourner vers le milieu du XXe siècle, là où le sang a commencé à dicter le rythme de la vie politique nationale. L'assassinat du leader populiste libéral Jorge Eliécer Gaitán en avril 1948 a déclenché le Bogotazo, une explosion de fureur populaire sans précédent qui a consumé la capitale et précipité le pays dans la période sombre baptisée La Violencia. Une décennie de massacres entre sympathisants conservateurs et libéraux a fait des centaines de milliers de morts dans les campagnes les plus isolées. Le pacte du Front national, conçu par les élites pour alterner le pouvoir entre les deux partis traditionnels, a mécaniquement verrouillé toute opposition alternative. Cette fermeture hermétique du système institutionnel a fourni le terreau idéologique direct à l'émergence des guérillas marxistes dans les années soixante — au premier rang desquelles les FARC et l'ELN.
La greffe du narcotrafic sur ce conflit originel a métamorphosé la Colombie en un champ de bataille aux enjeux planétaires. Dès les années quatre-vingt, l'afflux massif de l'argent de la cocaïne a corrompu les institutions, financé des armées privées suréquipées et transformé les cartels de Medellín et de Cali en puissances financières quasi-étatiques. L'État colombien a frôlé l'effondrement sous les coups du narco-terrorisme orchestré par Pablo Escobar, ciblant juges, ministres, journalistes et civils sans distinction. En réponse aux guérillas, de riches propriétaires terriens et des officiers militaires ont favorisé la création de milices d'autodéfense paramilitaires. Ces groupes, regroupés sous la bannière sanglante des Autodéfenses unies de Colombie, ont instauré un régime de terreur dans les campagnes, commettant des massacres au nom de la lutte contre l'insurrection communiste.
L'arrivée d'Álvaro Uribe Vélez à la présidence en 2002 a marqué un tournant martial décisif. Porté par une opinion publique épuisée par l'insécurité chronique et l'échec cuisant des pourparlers du Caguán, le nouveau dirigeant a mis en œuvre la doctrine de la sécurité démocratique. Soutenue par les États-Unis via le Plan Colombie, l'armée nationale a repoussé les FARC dans les jungles les plus inaccessibles du territoire. La sécurité est revenue sur les grands axes et dans les villes, relançant l'économie. Mais ce rétablissement spectaculaire de l'autorité de l'État s'est payé au prix fort. Le scandale des faux positifs — l'armée exécutant des milliers de civils innocents déguisés en guérilleros pour gonfler ses statistiques — a durablement entaché la légitimité des forces armées.
Juan Manuel Santos, ancien ministre de la Défense devenu président, a choisi une voie radicalement différente. Estimant que la défaite militaire totale de l'insurrection était une illusion stratégique, il a engagé des négociations secrètes puis publiques à La Havane. Quatre années de tractations intenses ont abouti en 2016 à un accord historique prévoyant le désarmement des FARC, leur transformation en parti politique, une réforme agraire ambitieuse et un système de justice transitionnelle. La société colombienne, loin de célébrer unanimement cette percée, s'est profondément déchirée. Le rejet de l'accord lors du plébiscite d'octobre 2016, suivi d'une renégociation et d'une ratification parlementaire, a révélé une méfiance viscérale d'une moitié du pays envers toute concession faite aux anciens rebelles. Ce clivage a structuré le paysage politique pour la décennie suivante.
L'élection d'Iván Duque en 2018 a incarné le retour de l'aile conservatrice, sous la bannière du Centre démocratique fondé par Uribe. Son mandat a été marqué par une mise en œuvre réticente et lacunaire des accords de La Havane, particulièrement sur le développement rural et la protection des ex-combattants démobilisés — dont des centaines ont été méthodiquement assassinés dans une indifférence d'État. En 2021, en pleine pandémie, un projet de réforme fiscale jugée régressive a mis le feu aux poudres. La mobilisation sociale qui a suivi, d'une ampleur géographique inédite, a paralysé le pays pendant des semaines. Jeunes, étudiants, minorités ethniques et classes populaires ont exprimé une colère structurelle contre les inégalités, le chômage et la brutalité policière. La répression féroce des manifestations a creusé un fossé perçu comme infranchissable entre le gouvernement conservateur et une nouvelle génération politisée dans la rue.
C'est précisément sur les braises de ce soulèvement que Gustavo Petro a bâti sa victoire. Aux côtés de Francia Márquez, militante afro-colombienne des droits humains et de l'environnement, il a capté l'aspiration au changement d'une majorité de citoyens épuisés. La coalition du Pacte historique a promis de placer la préservation de la vie au centre de la politique d'État, d'engager une transition écologique ambitieuse et de corriger les injustices d'un modèle économique jugé fondamentalement excluant. L'arrivée au palais présidentiel d'un homme qui combattait l'État les armes à la main dans les années quatre-vingt constitue un événement de bascule dans l'histoire politique latino-américaine contemporaine. La droite traditionnelle colombienne a rejoint les bancs de l'opposition, observant avec une hostilité non dissimulée les premiers pas de cette gauche gouvernementale inédite.
Le chantier le plus emblématique — et le plus périlleux — de cette administration demeure la politique de paix totale. Conscient que l'accord de 2016 n'a pas mis fin à la violence armée, le gouvernement a opté pour une approche diplomatique englobante : ouvrir simultanément des tables de négociation avec l'ELN, les factions dissidentes des FARC et les structures criminelles comme le Clan du Golfe. L'ambition pacifique est immense.
La réalité du terrain, elle, s'avère redoutable. Les accords de cessez-le-feu, souvent annoncés avec précipitation, ont régulièrement volé en éclats au premier accrochage dans les zones reculées. De multiples rapports indiquent que les groupes armés ont profité des suspensions des opérations militaires pour consolider leurs positions, étendre leurs réseaux d'extorsion et intensifier le recrutement forcé de mineurs dans les communautés vulnérables. Les rivalités meurtrières entre organisations pour le contrôle des routes de cocaïne, des mines d'or illégales et des réseaux de trafic de migrants dans le Darién continuent de terroriser les populations paysannes, indigènes et afro-descendantes. La stratégie de la main tendue fait face à un scepticisme croissant au sein de la population civile et des forces armées. À La Havane, à Mexico ou à Caracas, les négociateurs gouvernementaux s'efforcent de maintenir des canaux de dialogue, mais les avancées demeurent minces, réversibles et structurellement fragiles.
La capacité de transformation sociale du gouvernement se heurte aux limites strictes du système parlementaire colombien. Sans majorité absolue au Congrès, l'exécutif a dû forger une alliance hétéroclite avec des partis centristes et libéraux — coalition qui s'est rapidement fissurée sur les grands textes législatifs. Le projet de réforme du système de santé, visant à réduire le rôle des assurances privées au profit d'un système public territorialisé, a provoqué une crise institutionnelle majeure, entraînant le limogeage de plusieurs ministres modérés et la rupture avec les partis traditionnels. Petro a depuis préféré s'appuyer sur la mobilisation de ses partisans dans les rues pour faire pression sur un Parlement récalcitrant. Les réformes sur les retraites et le droit du travail avancent péniblement, systématiquement amendées et vidées de leur substance par une opposition déterminée.
La question de la terre reste le nœud gordien du conflit colombien depuis un siècle. La concentration extrême de la propriété foncière a historiquement nourri la dépossession paysanne et alimenté la violence rurale. Le gouvernement a lancé un programme de rachat de terres à redistribuer aux paysans sans terre et aux victimes déplacées, avec un objectif de trois millions d'hectares sur le mandat. Mais l'administration se heurte à la lenteur bureaucratique du cadastre, aux conflits juridiques sur les titres de propriété et à la résistance des élites terriennes. Les occupations de domaines privés par des communautés indigènes dans le Cauca exacerbent les tensions locales, obligeant les autorités à négocier en urgence pour éviter des affrontements ouverts. La réforme agraire avance à un rythme jugé trop lent par les bases rurales, tout en effrayant les investisseurs du secteur agricole.
L'économie nationale traverse une phase de turbulence prononcée. Petro a pris la décision hautement controversée d'interdire tout nouveau contrat d'exploration pétrolière et gazière, en cohérence avec ses engagements climatiques. Or les hydrocarbures représentent l'une des premières sources de revenus d'exportation du pays. Les milieux d'affaires et l'opposition accusent le gouvernement de sacrifier la souveraineté énergétique sur l'autel d'un idéalisme prématuré. L'inflation, bien qu'orientée à la baisse, a durement frappé la classe moyenne, et la croissance marque le pas, soulevant des inquiétudes légitimes des agences de notation sur la capacité de l'État à financer ses programmes sociaux.
Sur la scène internationale, l'administration Petro a totalement redistribué les cartes. Le rétablissement des relations diplomatiques avec Nicolás Maduro à Caracas a mis fin à des années de confrontation frontalière stérile, même si cela n'a pas endigué la crise migratoire dans la région andine. Petro adopte une rhétorique tiers-mondiste et anti-impérialiste assumée, critiquant la politique militaire d'Israël à Gaza jusqu'à rompre les relations diplomatiques avec Tel-Aviv, et remettant en question les fondements de la guerre contre la drogue imposée historiquement par Washington. Les États-Unis observent cette diplomatie affirmée avec une vigilance pragmatique, cherchant à préserver la coopération bilatérale sur les questions de sécurité régionale.
Le fonctionnement interne de la présidence n'est pas épargné par les controverses. Des affaires judiciaires touchant le cercle familial et politique du chef de l'État — accusations de financement irrégulier de la campagne et conflits d'intérêts dans l'attribution de marchés — fournissent des munitions à l'opposition parlementaire. Les organismes de contrôle indépendants maintiennent une pression procédurale constante sur l'exécutif, alimentant un climat de suspicion permanente. La guerre institutionnelle ouverte entre la présidence et les plus hautes autorités judiciaires complique encore la mise en œuvre de l'agenda gouvernemental. Le capital de sympathie initial dans les sondages s'effrite inexorablement, laissant place à une bataille acharnée pour le contrôle du récit national.
La Colombie demeure pourtant une nation d'une résilience institutionnelle et sociétale remarquable, capable d'absorber des chocs politiques, criminels et économiques majeurs sans sombrer dans le chaos. Les institutions démocratiques, souvent critiquées pour leurs lenteurs, démontrent une solidité face aux velléités de rupture radicale. Les dernières élections régionales et municipales ont confirmé une forte diversité politique au niveau local, avec des victoires de l'opposition dans les plus grandes métropoles économiques, imposant de puissants contre-pouvoirs à l'administration centrale de Bogotá. Le processus démocratique national suit son cours complexe, rythmé par les luttes d'influence au Parlement, les décisions de la Cour constitutionnelle et les ajustements permanents d'un équilibre des pouvoirs jalousement préservé par la Constitution de 1991.
Le bureau du Haut-Commissaire pour la Paix vient d'enregistrer une nouvelle rupture unilatérale du cessez-le-feu dans le département d'Arauca, à la frontière vénézuélienne. Les délégations gouvernementales et les commandants de l'ELN prévoient de se retrouver à la fin du mois dans un lieu tenu secret pour tenter de relancer le sixième cycle des négociations — comme si, malgré tout, la paix restait la seule issue que personne n'ose définitivement abandonner.