COLOMBIE - ANNIVERSAIRE
Gustavo Petro — L'ancien guérillero qui a pris d'assaut la Colombie par les urnes

Le 7 août 2022, la place Bolívar de Bogotá retient son souffle sous un ciel chargé de nuages andins. Le nouveau président de la République, une écharpe tricolore barrant sa poitrine, interrompt soudainement le protocole officiel de son investiture. Il exige que la garde militaire apporte l'épée de Simón Bolívar devant la foule massée aux abords du palais présidentiel. Cette relique historique, dérobée quarante-huit ans plus tôt par la guérilla dont il fut membre, devient le trait d'union fulgurant entre le passé clandestin d'un rebelle et l'avènement du premier chef d'État de gauche de l'histoire de la Colombie. L'homme qui ordonne ce geste s'appelle Gustavo Petro, et sa trajectoire épouse les fractures sanglantes d'un pays qui cherche inlassablement un apaisement introuvable.
Né le 19 avril 1960 à Ciénaga de Oro, dans le département caribéen de Córdoba, Gustavo Francisco Petro Urrego grandit loin de la chaleur côtière, sur les hauts plateaux froids entourant la capitale. Il fête aujourd'hui ses 66 ans.
Sa famille, d'origine modeste — son père fonctionnaire, ses racines paysannes et ouvrières — s'installe à Zipaquirá, une ville minière cernée par l'exploitation du sel, marquée par la rudesse du travail et les ségrégations sociales séculaires. Dans les couloirs rigoristes du collège de La Salle, le jeune garçon plonge dans les pages de Gabriel García Márquez, étudie les penseurs marxistes et observe les luttes syndicales des mineurs. À dix-sept ans, à peine entré à l'Universidad Externado de Colombia à Bogotá pour y étudier l'économie, il franchit le pas de la lutte armée. Il rejoint le Mouvement du 19 avril, le M-19, une organisation de guérilla urbaine, nationaliste, social-démocrate et volontiers provocatrice, qui se distingue de l'orthodoxie marxiste-léniniste et paysanne des Forces armées révolutionnaires de Colombie. Sous le nom de guerre d'Aureliano, emprunté au célèbre colonel du roman Cent Ans de solitude, il mène une double vie complexe, cumulant son engagement clandestin et des opérations de propagande armée.
L'engagement militant bascule rapidement dans la confrontation directe avec la violence d'État. À l'âge de vingt et un ans, des unités de l'armée colombienne l'arrêtent dans une maison d'un quartier populaire alors qu'il transporte des armes pour son mouvement. Accusé de port d'armes illégal et de conspiration, il est emmené dans des casernes militaires. Pendant plusieurs jours, il subit des actes de torture physique et psychologique, des privations de sommeil et des simulacres d'exécution, avant d'être formellement incarcéré. Cette captivité le tient éloigné de l'épisode le plus tragique de l'histoire de son organisation. Le 6 novembre 1985, un commando du M-19 prend d'assaut le Palais de justice de Bogotá en plein centre-ville. L'armée réplique avec des chars blindés et de l'artillerie lourde sans ménager les otages. Le bâtiment est réduit en cendres au terme de deux jours de combats, faisant près d'une centaine de morts, dont onze magistrats de la Cour suprême, et plusieurs disparus forcés parmi les employés. Dans sa cellule, Petro écoute les échos du massacre retransmis par la radio, une tragédie fondatrice qui scelle en lui la conviction intime que la stratégie de la lutte armée mène la Colombie à la destruction mutuelle.
Libéré au printemps 1987 après l'expiration de sa peine, il s'impose comme l'un des artisans politiques de la démobilisation du M-19. En 1990, le groupe rebelle accepte de déposer définitivement les armes en échange d'une amnistie et d'une pleine participation au jeu démocratique. Carlos Pizarro, le commandant en chef du mouvement devenu candidat à l'élection présidentielle, est assassiné par des sicaires quelques semaines plus tard dans un avion de ligne en plein vol. La terreur frappe les anciens rebelles, mais Petro et ses compagnons maintiennent le cap institutionnel. Ils participent activement à la rédaction de la Constitution de 1991, un texte fondateur progressiste qui consacre les droits fondamentaux, reconnaît la diversité ethnique et redessine les fondations de la République. Élu à la Chambre des représentants la même année pour le département de Cundinamarca, l'ancien guérillero troque le blouson de cuir pour le costume de parlementaire. Des menaces de mort incessantes de la part des cartels et des milices le contraignent toutefois à un exil forcé en Belgique à partir de 1994, pour plusieurs années. À Bruxelles, il approfondit ses études, obtenant notamment une spécialisation en environnement et développement à l'université catholique de Louvain — une période qui forgera sa vision écologique future — avant de reprendre sa place dans l'arène nationale à la fin des années 1990.
De retour au pays, il retrouve les bancs du Congrès et se forge une réputation d'orateur redoutable, doté d'une mémoire statistique implacable, disséquant les budgets de l'État et dénonçant la corruption avec une précision clinique. Élu sénateur en 2006 sous la bannière de la coalition de gauche du Pôle démocratique alternatif, il s'érige en principal opposant au président conservateur Álvaro Uribe. C'est sous les ors de l'hémicycle qu'il lance les accusations les plus explosives des années 2000. Produisant des documents notariés, des registres fonciers et des témoignages d'anciens tueurs à gages, il expose devant le pays entier les liens organiques, financiers et logistiques entre de très nombreux politiciens, y compris des figures majeures de la coalition au pouvoir, et les milices paramilitaires d'extrême droite des Autodéfenses unies de Colombie. Ce vaste réseau de collusion, baptisé le scandale de la parapolitique, ébranle les fondations de l'État et conduit des dizaines de parlementaires, de maires et de gouverneurs devant les tribunaux puis derrière les barreaux. Le sénateur dénonce également le scandale des exécutions extrajudiciaires perpétrées par l'armée pour gonfler ses statistiques de combat, et révèle les opérations d'écoutes illégales menées par les services de renseignement contre l'opposition, les magistrats et les journalistes. Il devient alors la cible numéro un des forces ténébreuses du pays, se déplaçant dans des convois blindés lourdement escortés, voyant plusieurs de ses proches collaborateurs assassinés ou contraints à l'exil.
Sa popularité grandissante et son statut de figure anticorruption l'incitent à viser directement le pouvoir exécutif. Après une première candidature infructueuse à l'élection présidentielle de 2010 — où il recueille un peu moins de 10% des voix au premier tour — il se lance dans la bataille pour la mairie de Bogotá, qu'il remporte en 2011 sous les couleurs du mouvement Progresistas. Diriger la capitale de huit millions d'habitants, vitrine économique du pays et second poste électoral le plus important, s'avère une épreuve de feu. Son mandat, de 2012 à 2015, est axé sur le programme Bogotá Humana. Il déploie des politiques sociales audacieuses en faveur des quartiers marginaux, instaure un minimum d'eau potable gratuit pour les foyers les plus pauvres, crée des centres d'accueil novateurs pour les toxicomanes, et tente de remunicipaliser le système privatisé de collecte des ordures ménagères. Cette dernière initiative déclenche l'hostilité frontale des puissants opérateurs privés et provoque un chaos logistique dans les rues de la capitale pendant trois jours en décembre 2012. L'inspecteur général de la Nation, Alejandro Ordoñez, une figure de la droite ultra-conservatrice, saisit l'occasion de cette crise administrative pour prononcer la destitution du maire et l'assortir d'une interdiction d'exercer toute fonction publique pendant quinze ans. Loin de se soumettre, le maire destitué transforme cette offensive juridique en un soulèvement démocratique massif. Chaque soir, pendant des semaines, il harangue des foules immenses réunies sur la place Bolívar depuis le balcon du palais Liévano. La Commission interaméricaine des droits de l'homme intervient en sa faveur en accordant des mesures cautélaires, contraignant finalement la justice et l'exécutif colombiens à le réintégrer dans ses fonctions. Il achève son mandat auréolé d'une image de survivant institutionnel, prêt à affronter l'hégémonie de l'establishment à l'échelle nationale.
L'élection présidentielle de 2018 le consacre comme le leader absolu du camp progressiste. Porté par le mouvement Colombia Humana, il parvient à se qualifier pour le second tour, réunissant plus de huit millions de suffrages, un record historique pour la gauche, mais s'incline face à Iván Duque, le protégé de l'ancien président Uribe, soutenu par la coalition conservatrice traditionnelle. Les quatre années qui suivent métamorphosent la société colombienne. La pandémie de coronavirus creuse les inégalités structurelles jusqu'au point de rupture. En 2021, une explosion sociale sans précédent paralyse le pays entier. Des millions de jeunes, d'étudiants, d'indigènes et de travailleurs descendent dans la rue pour protester contre une réforme fiscale régressive. La répression policière est d'une violence inouïe, laissant des dizaines de civils morts, éborgnés ou disparus. Gustavo Petro canalise ce désespoir politique et cette exigence radicale de dignité. Pour la campagne de 2022, il forge la vaste coalition du Pacte historique, rassemblant mouvements sociaux, écologistes et partis de gauche. Il choisit pour colistière Francia Márquez, une charismatique militante afro-colombienne et prix Goldman pour l'environnement, issue du département du Cauca, ravagé par la violence armée. Leur discours rompt avec le conservatisme économique, promettant une réforme agraire pour redistribuer les terres fertiles inutilisées, l'arrêt progressif de la signature de nouveaux contrats d'exploration pétrolière et gazière au nom de l'urgence climatique, et une refonte du modèle capitaliste extractiviste. Le 19 juin 2022, il remporte le second tour avec 50,49% des voix, soit plus de onze millions de suffrages, face au candidat indépendant Rodolfo Hernández.
Dès son accession au palais Nariño, l'économiste met en chantier son ambition la plus périlleuse, la politique de la Paix Totale. Considérant que les accords de La Havane signés en 2016 avec les FARC ont été trahis ou insuffisants, il propose d'ouvrir des tables de négociation simultanées avec la myriade de structures criminelles et rebelles qui continuent d'ensanglanter les zones rurales. L'État tend la main à l'Armée de libération nationale, la dernière grande guérilla historique du continent, aux nombreuses factions dissidentes des FARC qui ont refusé de déposer les armes, ainsi qu'aux groupes paramilitaires de narcotrafiquants comme le puissant Clan du Golfe, leur offrant un démantèlement pacifique contre des garanties de justice transitionnelle. Sur le plan diplomatique, il opère un virage radical en rétablissant immédiatement les relations bilatérales avec le Venezuela, rouvrant les ponts frontaliers et rencontrant publiquement le président Nicolás Maduro, rompant l'isolement voulu par l'administration américaine et ses prédécesseurs. Aux tribunes des Nations Unies, il prononce des discours fustigeant la guerre contre la drogue imposée par Washington, qu'il qualifie d'échec sanglant, et réclame un échange massif de la dette extérieure des pays en développement contre des actions concrètes de préservation de la forêt amazonienne.
La gestion quotidienne de l'État révèle rapidement la brutalité des inerties politiques. La coalition parlementaire qui le soutenait initialement, composée de partis libéraux et centristes, se fissure en quelques mois sur le vote des réformes structurelles. Les projets visant à transformer le système de santé privé en un système préventif financé par l'État, à modifier le code du travail et à réformer le système des retraites s'enlisent dans des batailles de commissions sans fin au Congrès de la République. Face au blocage, le président radicalise son discours, multiplie les remaniements ministériels pour écarter les figures modérées et s'entourer d'alliés inconditionnels. Il exhorte ses partisans à maintenir la pression dans la rue pour forcer la main au pouvoir législatif, accusant la grande presse nationale, le grand patronat et certains magistrats de fomenter des manœuvres de déstabilisation pour empêcher ses réformes. La promesse fondatrice d'une présidence irréprochable subit une secousse dévastatrice en 2023 lorsque son propre fils aîné, Nicolás Petro, est arrêté par le parquet général. Accusé d'enrichissement illicite et de blanchiment d'actifs, le fils du chef de l'État avoue avoir reçu de fortes sommes d'argent de la part de criminels liés à la contrebande et au narcotrafic pour financer la campagne présidentielle de son père dans la région caraïbe. Le président réclame que la justice fasse son travail avec la plus grande sévérité, affirmant qu'il n'avait pas connaissance de ces malversations, mais le scandale judiciaire paralyse durablement son assise morale et l'avancée de son agenda.
Au printemps 2026, l'économie colombienne affronte l'incertitude des marchés face à la baisse des revenus liés aux hydrocarbures, tandis que l'insécurité physique des citoyens continue de peser sur les indices de popularité de l'exécutif. Les cessez-le-feu négociés avec les diverses factions armées connaissent des ruptures constantes, chaque attaque contre un convoi militaire ou un chef indigène menaçant de faire dérailler les fragiles espoirs de pacification des territoires périphériques abandonnés par l'État central. Dans le département du Cauca, la vice-présidente Francia Márquez subit une nouvelle attaque armée contre son convoi de sécurité, illustrant l'incapacité du gouvernement à garantir le monopole de la violence légitime. Le soir du 16 avril, le président convoque en urgence le haut commandement militaire au palais présidentiel pour acter la suspension des pourparlers avec l'état-major central d'une dissidence majeure, reconnaissant publiquement que la confiance est rompue.