MEMOIRE D URNES
20 avril 2008 : L'évêque qui renversa un empire rouge

Le 25 décembre 2006, Fernando Lugo adresse au Vatican une lettre que le droit canonique n'a pas prévue. L'évêque de San Pedro demande à Benoît XVI de le renvoyer à l'état laïc pour pouvoir se présenter à l'élection présidentielle paraguayenne. Rome refuse. En février 2007, il est suspendu a divinis pour avoir bravé l'interdiction faite aux clercs de se mêler à la politique partisane. Cette sanction disciplinaire, loin de le marginaliser, le catapulte au centre d'un pays à bout.
Ce pays, c'est le Paraguay du Parti Colorado — officiellement l'Association nationale républicaine. Soixante ans de pouvoir ininterrompu. Soixante ans pendant lesquels l'État, l'armée et le parti ont formé un seul et même appareil. La carte d'adhérent rouge, obligatoire pour décrocher un poste d'instituteur ou une promotion militaire, résumait à elle seule le système : le clientélisme comme mode de gouvernement, la rente foncière comme fondement social. Une poignée de grands propriétaires terriens contrôlaient l'essentiel des terres arables ; des milliers de paysans ne possédaient rien.
C'est précisément dans cette misère rurale que Lugo avait bâti sa crédibilité. Nommé évêque de San Pedro en 1994, dans la région la plus pauvre du pays, il avait marché dans la boue avec les paysans sans terre, dénoncé l'expansion agressive du soja mécanisé et fait face aux expulsions violentes. Son nom était associé à la théologie de la libération, son image à une probité tranchant avec les scandales qui éclaboussaient régulièrement les élites d'Asunción. En mars 2006, il prend la tête d'une manifestation de quarante mille personnes dans la capitale. La foule réclame sa candidature. Le prélat comprend que sa mission spirituelle a atteint ses limites face aux urgences matérielles de ses fidèles.
Il ne se lance pas seul. Lugo sait qu'une candidature purement à gauche n'a aucune chance face au rouleau compresseur colorado. Il monte l'Alliance patriotique pour le changement — coalition hétéroclite de mouvements paysans, de syndicats et de formations socialistes — mais l'adosse surtout au Parti libéral radical authentique, opposition historique et conservatrice au Parti Colorado, qui dispose du maillage territorial indispensable pour surveiller les bureaux de vote et contrer les fraudes. Federico Franco, son dirigeant, obtient en échange la vice-présidence.
En face, le Parti Colorado se disloque. Nicanor Duarte Frutos, empêché par la Constitution de briguer un second mandat, impose sa ministre de l'Éducation, Blanca Ovelar. Les primaires internes virent à la guerre ouverte : le vice-président sortant, Luis Castiglioni, dénonce des fraudes massives au sein même de son parti. L'ancien général putschiste Lino Oviedo, tout juste sorti de prison, se présente à la tête de l'Union nationale des citoyens éthiques et capte une frange de l'électorat ultra-conservateur que le Colorado ne récupérera pas.
La campagne est sale. Les médias publics et une bonne partie de la presse privée — aux mains de conglomérats proches du pouvoir — pilonnent Lugo, l'accusant de vouloir importer le modèle chaviste, de menacer la propriété privée, de préparer des expropriations massives. Des fonctionnaires sont convoqués sous peine de licenciement aux meetings de Blanca Ovelar. Lugo choisit d'ignorer les attaques personnelles et concentre son discours sur trois promesses : nettoyer les institutions, mener une réforme agraire pacifique, renégocier avec le Brésil le traité d'Itaipú pour que le Paraguay touche enfin un prix juste pour l'énergie hydroélectrique qu'il exporte à perte.
Le 20 avril 2008, près de trois millions d'électeurs se rendent aux urnes sous haute surveillance — des milliers d'observateurs de l'Organisation des États américains, des militants de l'Alliance postés devant chaque table de vote. Dès le matin, une affluence inhabituelle est signalée dans les quartiers populaires d'Asunción et dans les zones rurales reculées. En fin d'après-midi, le silence qui s'empare du quartier général du Parti Colorado dit tout : d'ordinaire prompt à proclamer sa victoire avant même la clôture des urnes, l'appareil colorado est muet. À 20 heures, le tribunal supérieur de la justice électorale publie des tendances sans ambiguïté. Lugo recueille 42,3 % des suffrages, contre 31,8 % pour Ovelar et 21,9 % pour Oviedo.
Blanca Ovelar concède sa défaite devant les caméras, le visage grave. Nicanor Duarte Frutos valide immédiatement le verdict, coupant court aux rumeurs d'une intervention militaire. Dans les rues d'Asunción, des dizaines de milliers de personnes convergent vers le Panthéon des Héros. Les drapeaux rouges du Colorado qui tapissaient la ville sont arrachés. Un prêtre en sandales venait de mettre à terre la plus vieille hégémonie politique du continent américain — sans un coup de feu.
Le 15 août 2008, Lugo prête serment devant une assemblée de chefs d'État sud-américains venus célébrer l'alternance. Il promet de gouverner pour les pauvres. L'exercice du pouvoir lui apprend rapidement à quel point sa position est fragile. L'Alliance patriotique pour le changement ne dispose pas de majorité au Congrès. Le Parti libéral, son principal allié, exige le contrôle des ministères clés et des entreprises publiques — reproduisant exactement le clientélisme qu'il dénonçait. Lugo se retrouve coincé entre des alliés conservateurs qui bloquent toute réforme structurelle et une base paysanne qui s'impatiente.
Le coup moral arrive en 2009. Plusieurs femmes déclarent publiquement avoir eu des enfants avec lui à l'époque où il était évêque de San Pedro. Confronté à des tests de paternité, Lugo est contraint de reconnaître légalement plusieurs enfants. L'image de probité qui avait fait son succès s'effondre. L'opposition colorado et une partie de ses alliés libéraux s'engouffrent dans la brèche. Sa seule vraie victoire politique reste diplomatique : en août 2009, il arrache à Lula da Silva le triplement des redevances versées au Paraguay pour le barrage d'Itaipú — le prix de l'énergie passe d'un facteur 5,1 à 15,3, portant les revenus annuels du pays de 120 à 360 millions de dollars.
Le mandat s'achève dans le sang. Le 15 juin 2012, une opération d'expulsion de paysans sans terre à Curuguaty tourne à la fusillade : onze paysans et six policiers morts. Le Parti libéral retire son soutien dans les heures qui suivent. En quarante-huit heures, le Congrès lance une procédure de destitution. Le 22 juin, le Sénat vote l'impeachment par 39 voix contre 4. Lugo accepte le verdict pour éviter un bain de sang, dénonce un coup d'État parlementaire. Son vice-président Federico Franco achève le mandat. Le 15 août 2013, Horacio Cartes prête serment. La cravate rouge du Parti Colorado avait retrouvé le chemin du palais présidentiel.