MEMOIRE D URNES
22 avril 2007 : Bayrou, arbitre malgré lui

Melle (Deux-Sèvres), dimanche 22 avril 2007. Le ciel est dégagé, l'air encore frais. Dans la salle du bureau de vote, les assesseurs observent, droits et silencieux. Ségolène Royal glisse son bulletin dans l'urne. Les photographes des agences de presse mitraillent la scène. À Neuilly-sur-Seine, à quelques centaines de kilomètres de là, Nicolas Sarkozy accomplit le même geste entouré d'une forêt de caméras.
Il n'est pas encore midi, mais devant les écoles et les mairies de France, les files d'attente s'allongent déjà. Le souvenir de 2002 est dans toutes les têtes : ce soir funeste où la gauche avait été éliminée dès le premier tour, fauchée par une abstention record et la montée de l'extrême droite. Cinq ans plus tard, les Français n'ont pas oublié. Ils votent. En masse. Près de trente-sept millions d'électeurs vont s'exprimer ce jour-là.
La Cinquième République entre dans un nouveau cycle. Jacques Chirac, épuisé par douze ans à l'Élysée, passe la main. Son ministre de l'Intérieur a, lui, méthodiquement pris le contrôle de l'appareil de la droite. Nicolas Sarkozy a imposé son tempo depuis le début : rupture, identité nationale, valeur travail, sécurité. Sa stratégie était limpide — aspirer l'électorat du Front national pour écraser la concurrence dès le premier tour.
En face, Ségolène Royal a surpris tout le monde, à commencer par son propre camp. La présidente de la région Poitou-Charentes a renversé les vieux ténors du Parti socialiste lors d'une primaire militante inédite, portée par un projet de démocratie participative. Le clivage entre les deux finalistes annoncés est total : l'homme de l'ordre assumé contre la femme de l'écoute revendiquée.
Mais la campagne a réservé une surprise. François Bayrou s'est glissé dans le duel, semaine après semaine, sondage après sondage. Le centriste, fort de son image de rassembleur indépendant des deux grands partis, a progressé régulièrement, promettant un gouvernement d'union nationale. Son ascension a instillé le doute dans les états-majors. Jusqu'au bout, l'issue du scrutin est restée incertaine.
À vingt heures pile, les visages se figent dans les quartiers généraux parisiens — puis, dans certains, la liesse explose. Nicolas Sarkozy s'impose avec plus de 31% des voix. Ségolène Royal le suit avec un peu moins de 26%. Le duel tant attendu aura bien lieu au second tour.
Le chiffre qui retient l'attention autant que les scores : 84% de participation. Le spectre de l'abstention massive de 2002 est dissipé. Les citoyens sont revenus aux urnes, en force.
Dans les couloirs du quartier général centriste, la déception est réelle mais la conscience d'un résultat historique aussi. Avec plus de 18% et près de sept millions de voix, François Bayrou rate la qualification de peu. Il devient pourtant l'homme le plus courtisé de la soirée. Son électorat, hétéroclite et imprévisible, est désormais la cible de toutes les manœuvres. Les téléphones s'activent entre états-majors. On tâte le terrain, on tente de négocier des consignes de vote.
Le séisme redouté par les institutions n'a pas eu lieu. À l'inverse, le Front national s'est écroulé. Jean-Marie Le Pen chute à 10% des suffrages, perdant près d'un million de voix par rapport à son score historique de 2002. La stratégie de captation orchestrée par Sarkozy a fonctionné avec une précision chirurgicale : en reprenant une partie du vocabulaire et des obsessions sécuritaires de l'extrême droite, le candidat UMP a aspiré son réservoir électoral populaire.
La nuit tombe sur Paris. L'adrénaline des résultats retombe, les calculs stratégiques prennent le relais. Sarkozy dispose de la dynamique. Royal doit aller chercher des voix bien au-delà de son camp. Entre eux, le bloc Bayrou, silencieux et observateur, tient la balance.
Le lendemain matin, le candidat centriste convoque la presse au siège de son parti. Il s'assoit face aux micros, ajuste ses lunettes — et refuse de donner une consigne de vote.