TRINITE ET TOBAGO - ANNIVERSAIRE

Kamla Persad-Bissessar : l'inépuisable

Le 1er mai 2025, dans les salons du palais présidentiel de Port-d'Espagne, la main posée sur les textes sacrés, une femme s'avance pour prêter serment. À soixante-douze ans, Kamla Persad-Bissessar retrouve la fonction de Première ministre de Trinité-et-Tobago au terme d'une décennie passée dans les rangs de l'opposition. Le basculement politique opéré lors des élections générales du 28 avril 2025 clôt le chapitre du gouvernement de Keith Rowley et consacre la résilience d'une figure dont la trajectoire épouse toutes les mutations post-coloniales de cette petite république caribéenne. Elle devient au passage le deuxième chef de gouvernement de l'histoire du pays à exercer des mandats non consécutifs, après Patrick Manning.

L'histoire de cette dirigeante commence loin des ors de la capitale, dans une case de Boodoo Trace, à Penal, bourgade agricole du sud de Trinidad. C'est là que Kamla Susheila Persad voit le jour le 22 avril 1952, dans une famille hindoue brahmane d'origine indienne. Elle fête aujourd'hui ses 74 ans. 

Son père tient les comptes pour la compagnie pétrolière Texaco ; sa mère travaille comme domestique et ouvrière dans les champs de cacao, avant de finir par ouvrir sa propre boutique de roti. Ses ancêtres paternels ont quitté le village de Bhelupur, dans le Bihar, à la fin du XIXe siècle à bord du navire Volga, pour s'établir comme travailleurs engagés dans les plantations de Trinité après l'abolition de l'esclavage. Cette mémoire de la migration, de la déracinement et du labeur transmise de génération en génération nourrira profondément sa conscience politique.

Ses premières années scolaires se déroulent à l'école primaire hindoue de Mohess Road, à Penal, dans le quartier même où ses grands-parents ont posé leurs valises. En 1959, la famille déménage à Siparia, à quelques kilomètres au sud. Elle fréquente alors successivement l'école presbytérienne d'Erin Road et celle de Siparia Union Road, avant d'intégrer en 1963 le lycée Iere, un établissement mixte tout juste ouvert. Élève brillante, championne de badminton et de netball, figure du club de débat, elle prépare avec une longueur d'avance les examens du GCE O Level, qu'elle passe dès 1966, et obtient son diplôme de fin de lycée en 1969.

À seize ans, elle veut partir en Grande-Bretagne pour poursuivre ses études. Son père et ses oncles s'y opposent, au nom des traditions. Sa mère finit par les convaincre. En août 1969, à dix-sept ans, Kamla embarque pour Londres, épicentre de l'ancien empire. Elle s'inscrit au Norwood Technical College, dans le quartier de West Norwood, et parallèlement elle s'engage comme travailleuse sociale auprès de la Church of England Children's Society. Ce contact avec la misère urbaine britannique, avec les enfants abandonnés et les familles brisées, ancre chez elle une approche des politiques publiques centrée sur les plus vulnérables. Gregory Bissessar, un jeune homme de vingt ans qu'elle avait déjà croisé à Trinidad, est lui aussi en Angleterre. Deux ans après son arrivée, en 1971, alors qu'elle a dix-huit ans, ils se marient.

Le couple quitte la Grande-Bretagne pour s'installer en Jamaïque, où ils passeront quatorze ans. Kamla s'oriente vers l'enseignement et intègre l'Université des Indes Occidentales sur le campus de Mona, à Kingston. Elle en sort en 1974 avec un Bachelor of Arts avec mention, puis en 1976 avec un diplôme postgraduate en éducation. Elle enseigne au lycée St. Andrew à Kingston, devient lectrice à l'UWI Mona — la plus jeune de l'université à seulement vingt-cinq ans — et intervient comme consultante au Jamaica College of Insurance. C'est durant ces années jamaïcaines, alors qu'elle étudie à l'UWI Cave Hill en Barbade, qu'elle donne naissance à son fils Chris. L'université américaine Columbia lui décerne une bourse Fulbright pour une thèse de doctorat, mais elle refuse : c'est le droit qui l'attire désormais. En 1985, elle obtient son Bachelor of Laws avec mention à Cave Hill.

De retour définitivement à Trinité-et-Tobago, elle entre à la Hugh Wooding Law School, l'école régionale du barreau. Elle en sort première de sa promotion en 1987, avec une double récompense pour l'excellence académique et les meilleures performances générales. Ce retour sur sa terre natale coïncide avec une période de recomposition politique majeure : les années quatre-vingt voient vaciller l'hégémonie historique du Mouvement national du peuple, parti fondé par Eric Williams.

Son entrée dans l'arène politique se concrétise la même année. Elle rejoint l'Alliance nationale pour la reconstruction et remporte un siège d'élue au conseil du comté de Saint-Patrick, poste qu'elle occupera jusqu'en 1991. Elle arpente le terrain, comprend les rouages de l'administration territoriale et tisse un réseau militant solide. Elle s'aligne ensuite derrière Basdeo Panday, fondateur du Congrès national uni. En novembre 1994, elle prête serment comme sénatrice de l'opposition. L'année suivante, lors des élections générales de 1995, elle conquiert la circonscription de Siparia, son fief natal, initiant un bail parlementaire ininterrompu avec ses électeurs.

La victoire de l'UNC en 1995 la propulse immédiatement dans les hautes sphères de l'État. Basdeo Panday la nomme procureure générale : elle devient la première femme du pays à occuper ce poste. Elle augmente le nombre de juges et de magistrats pour désengorger les tribunaux, crée un tribunal des affaires familiales pensé pour traiter les conflits domestiques avec une approche plus humaine. Le 22 décembre 2000, lors du retour de l'UNC au gouvernement, elle prend la tête du ministère de l'Éducation, renonant avec son passé de pédagogue. Elle instaure des programmes nationaux de prévention contre la toxicomanie dans les établissements scolaires et milite pour l'accès universel à l'enseignement technique.

Le début des années 2000 voit le parti retourner dans l'opposition. Kamla Persad-Bissessar consolide patiemment sa stature de femme d'État. En 2006, elle obtient un master exécutif en administration des affaires de l'Arthur Lok Jack Graduate School of Business. Cette même année, en avril, elle devient la première femme à exercer la fonction de cheffe de l'opposition officielle — le poste étant devenu vacant après la condamnation de Basdeo Panday par la justice pour déclaration inexacte à la Commission d'intégrité. Elle maintient son emprise sur la circonscription de Siparia malgré les défaites nationales répétées, capitalisant sur une image d'élue de proximité.

L'année 2010 constitue le tournant décisif de sa carrière. En janvier, elle défie son ancien mentor lors d'une élection interne pour la direction de l'UNC et l'évince sans appel. Au printemps, le Premier ministre Patrick Manning commet l'erreur tactique de convoquer des élections législatives anticipées. Kamla orchestre un rassemblement spectaculaire, formant le People's Partnership, vaste coalition unissant diverses sensibilités de l'opposition. Sa campagne bouscule les codes de la politique trinidadienne, historiquement polarisée selon des lignes de fracture ethnique. Elle déploie un discours axé sur la réconciliation nationale, affirmant publiquement que chaque citoyen du pays appartient à son propre clan — une volonté affichée d'abolir les divisions entre descendants d'Africains et descendants d'Indiens. Le 24 mai 2010, les urnes livrent un verdict sans appel. Elle franchit le seuil du palais présidentiel pour devenir la première femme Première ministre de Trinité-et-Tobago. Son mandat, courant jusqu'en 2015, est centré sur sept piliers de développement durable. Son gouvernement investit massivement dans les programmes sociaux, étend la gratuité de l'enseignement supérieur aux filières techniques via le programme GATE, et tente de pacifier les quartiers déshérités de Port-d'Espagne comme Laventille, meurtris par la violence endémique des gangs.

Sur la scène internationale, elle s'impose avec autorité, devenant la première femme à présider le Commonwealth des Nations en exercice entre 2010 et 2011. En 2011, le magazine Time la classe parmi les treize femmes dirigeantes les plus influentes au monde. Son mandat est toutefois éprouvé par la chute des revenus pétroliers mondiaux pesant lourdement sur les finances publiques, et par des crises de gouvernance internes forçant des remaniements ministériels successifs. L'usure du pouvoir sanctionne sa coalition lors des élections générales du 7 septembre 2015 : Keith Rowley et le PNM s'emparent de 23 sièges sur 41, la renvoyant dans l'opposition.

La décennie qui suit illustre sa ténacité. Rejetée dans l'opposition, elle refuse de céder la direction de son parti. Elle subit la défaite des élections générales de 2020, conservant néanmoins son bastion de Siparia tout en voyant son parti échouer à reconquérir la majorité. Depuis les bancs de l'opposition, elle mène un travail d'usure méthodique, dénonçant la stagnation économique, l'incapacité du gouvernement Rowley à diversifier l'économie face au déclin de la manne gazière, et l'explosion de l'insécurité urbaine.

La campagne électorale du printemps 2025 se focalise sur les angoisses sécuritaires et matérielles d'une population épuisée par l'inflation. Kamla Persad-Bissessar sillonne les deux îles du pays, promettant une hausse des salaires dans la fonction publique, la protection des pensions, la réouverture de la compagnie pétrolière d'État Petrotrin et des réformes drastiques pour endiguer la criminalité. Les élections du 28 avril renversent la majorité sortante : l'UNC et sa Coalition of Interests remportent 26 sièges sur 41, une victoire décisive qui propulse Kamla au sommet du pays pour la deuxième fois.

Le 1er mai 2025, en prêtant serment pour amorcer ce second mandat non consécutif, elle signe un retour politique inédit dans l'histoire contemporaine de la région. Les chantiers qui se dressent devant la septuagénaire sont colossaux : naviguer entre les exigences des marchés énergétiques internationaux, les urgences sociales d'une société fracturée et des tensions géopolitiques grandissantes dans une Caraïbe de plus en plus agitée. Elle a déjà prouvé, plusieurs fois, qu'elle sait réécrire sa propre histoire.