ARMENIE - ANNIVERSAIRE
Vahagn Khatchatourian : de maire des ténèbres à gardien d'une République blessée

Le 13 mars 2022, les travées de l'Assemblée nationale arménienne résonnent d'un silence lourd. Le pays panse encore les plaies ouvertes par la sanglante guerre de quarante-quatre jours, une défaite militaire ayant ébranlé les fondements mêmes de la République. À soixante-deux ans, Vahagn Khatchatourian prête solennellement serment, dix jours après que le Parlement l'a élu chef de l'État. Cet économiste au regard grave, ancien maire de la capitale ayant gouverné dans l'obscurité glaciale des années quatre-vingt-dix, sait que la mission qui l'attend relève presque de la tragédie grecque. L'Arménie se cherche un nouveau chef d'État suite à la démission soudaine et amère d'Armen Sarkissian, dans une atmosphère délétère où les clivages déchirent la société, où la méfiance ronge les institutions et où la menace azérie pèse lourdement sur les frontières orientales. Le vote du 3 mars a scellé l'instant solennel : le voici officiellement cinquième président de la République. Derrière cette consécration institutionnelle se cache la trajectoire méconnue d'un homme dont l'existence épouse fidèlement les soubresauts, les drames et les renaissances de la nation arménienne contemporaine.
Il faut remonter à l'ère soviétique pour saisir les racines de son engagement intellectuel et politique. Vahagn Khatchatourian voit le jour le 22 avril 1959 à Sissian, une bourgade montagneuse enclavée dans le sud du pays. Il fête aujourd'hui ses 67 ans.
L'ombre de la nomenclature moscovite plane sur cette lointaine République socialiste, mais l'identité arménienne y demeure farouchement ancrée dans les familles. Brillant élève, le jeune Vahagn fait preuve d'une rigueur mathématique qui lui permet de décrocher, en 1976, la prestigieuse médaille d'or de l'école secondaire numéro 118 d'Erevan. Les portes de l'Institut d'économie populaire s'ouvrent alors à lui. Dans ces amphithéâtres austères où l'on enseigne les dogmes inébranlables de la planification centralisée, l'étudiant décèle rapidement les immenses failles du système de production soviétique. Son diplôme d'économiste obtenu avec les honneurs en 1980, il revêt l'uniforme de l'Armée rouge pour accomplir ses deux années de service militaire réglementaire, jusqu'en 1982. Cette plongée brutale dans la rigidité martiale forge un sens aigu de la discipline qu'il transposera plus tard dans la gestion des affaires publiques.
De retour à la vie civile, l'appareil d'État l'affecte à l'usine Hrazdanmekena, où il exerce comme économiste, puis comme chef du laboratoire de recherche économique. L'industrie lourde arménienne vit ses dernières heures d'une gloire largement artificielle, soutenue par les commandes de Moscou. À la fin de la décennie, son expertise l'amène à rejoindre l'usine Mars, où il occupe d'abord un poste de chef de département avant de s'élever jusqu'à la fonction de directeur général adjoint, qu'il conserve jusqu'en 1992. L'Histoire, implacable, rattrape bientôt les chaînes de montage. L'année 1988 marque une rupture sismique pour son peuple. Au sens géologique d'abord, avec le tremblement de terre dévastateur de Spitak qui rase des villes entières. Au sens politique ensuite, avec l'émergence soudaine du mouvement du Karabakh. Des centaines de milliers d'Arméniens descendent dans les rues d'Erevan pour réclamer le rattachement de l'enclave arménienne isolée en Azerbaïdjan. Devant la ferveur populaire, Vahagn Khatchatourian délaisse les bilans comptables de son usine pour embrasser pleinement l'activisme social.
La dislocation de l'Union soviétique propulse brutalement l'Arménie dans l'indépendance, mais la plonge tout aussi rapidement dans les affres d'un conflit armé. En 1990, il fait ses premiers pas institutionnels en se faisant élire député du conseil municipal d'Erevan. Le véritable baptême du feu survient le 25 décembre 1992. Le premier président de l'Arménie post-soviétique, Levon Ter-Petrossian, le choisit pour prendre la tête de la capitale en tant que président exécutif du conseil municipal, le maire d'Erevan. Vahagn Khatchatourian devient l'édile d'une métropole plongée dans les ténèbres. Le blocus énergétique imposé par la Turquie et l'Azerbaïdjan réduit les citadins à abattre les arbres des parcs et à brûler leurs propres meubles pour survivre aux hivers glaciaux. Les transports publics sont figés, le pain manque, les coupures de courant durent des semaines entières. Le maire doit organiser le rationnement, garantir l'approvisionnement en eau potable et maintenir l'ordre public au milieu du désespoir. Il se forge la réputation d'un administrateur besogneux, fuyant les effusions démagogiques pour privilégier l'efficacité technique. Ces années glacées marquent indélébilement sa conception de l'État.
Son mandat municipal s'achève en février 1996, mais son poids politique s'affirme sur la scène nationale. Élu au Parlement sous la première convocation de 1995, il intègre la commission permanente des affaires financières et budgétaires, apportant son regard critique sur les grandes privatisations de l'ère post-soviétique. Sa loyauté intellectuelle envers Levon Ter-Petrossian lui vaut d'être nommé conseiller direct du chef de l'État en 1996. La période de grâce gouvernementale prend fin avec fracas en 1998. Face à l'intransigeance de son entourage militaire et aux vives tensions concernant un plan de paix controversé pour le Haut-Karabakh, Levon Ter-Petrossian est poussé à la démission. L'ensemble de la garde rapprochée du président déchu, dont Vahagn Khatchatourian fait partie intégrante, se retrouve brusquement chassée des sphères du pouvoir. Débute alors une longue traversée du désert pour ces réformateurs de la première heure. Sous les présidences successives de Robert Kotcharian puis de Serzh Sarkissian, les anciens maîtres d'Erevan sont marginalisés et écartés des cercles décisionnels.
Loin d'abandonner le combat démocratique, l'ancien maire structure la contestation intellectuelle. En l'an 2000, il cofonde le Centre pour la démocratie Armat, un laboratoire d'idées voué au développement de la société civile. En 2002, il devient vice-président du Centre de recherche en sciences politiques, droit et économie. Puis, en 2006, il participe activement à la création de l'initiative socio-politique Aylentranq. La répression qui suit l'élection présidentielle contestée de 2008, marquée par la victoire de Serzh Sarkissian, coûte la vie à dix personnes dans les rues d'Erevan et marque durablement toute une génération de militants démocrates. Khatchatourian consacre la décennie suivante à la réflexion académique, rédige des ouvrages sur l'économie politique et dirige la commission économique du Congrès national arménien — une responsabilité qu'il exercera jusqu'en février 2022 —, observant avec amertume la captation progressive des ressources nationales par les élites oligarchiques.
L'histoire bouscule à nouveau toutes les certitudes institutionnelles en 2018. La révolution de velours, portée par un ancien journaliste devenu tribun nommé Nikol Pachinian, renverse le gouvernement de Serzh Sarkissian sans verser une seule goutte de sang. Vahagn Khatchatourian soutient le mouvement démocratique par ses publications, ses cours universitaires et ses analyses macroéconomiques. Les liens entre le nouveau Premier ministre et l'économiste vétéran s'étendent sur plusieurs décennies, leurs chemins s'étant croisés dès les années 1990 lorsque Pachinian, jeune reporter, couvrait la mairie d'Erevan. En 2019, l'économiste refait discrètement surface dans la sphère publique en rejoignant le conseil d'administration d'Armeconombank, poste qu'il occupe jusqu'en 2021.
La tragédie s'abat sur le pays à l'automne 2020. La perte dévastatrice d'une immense partie du Haut-Karabakh après quarante-quatre jours de combats contre l'Azerbaïdjan bouleverse radicalement l'échiquier. Nikol Pachinian, politiquement affaibli et contesté dans la rue, cherche désespérément des personnalités rassurantes pour colmater les brèches d'un gouvernement assiégé. Le 4 août 2021, il nomme Vahagn Khatchatourian ministre de l'Industrie des hautes technologies. Ce portefeuille est capital pour une nation dépourvue de ressources naturelles, misant intégralement sur l'ingénierie logicielle pour compenser son blocus frontalier. Son passage au gouvernement s'avère extrêmement court. En janvier 2022, le président Armen Sarkissian démissionne depuis l'étranger. Le Premier ministre cherche en urgence un candidat consensuel, capable d'incarner la permanence d'une nation menacée de disparition. Vahagn Khatchatourian accepte de porter ce fardeau, conscient que la fonction présidentielle en Arménie ne confère aucun pouvoir exécutif réel, mais exige une autorité morale absolue.
Son mandat s'apparente rapidement à une mission impossible. Il multiplie les appels au rassemblement national, tentant de renouer le fil du dialogue entre des factions politiques qui se vouent une haine inexpiable. Face aux médias, l'homme d'État refuse systématiquement de dissimuler la gravité des échecs collectifs, évoquant ouvertement les traumatismes psychologiques qui paralysent la prise de décision à Erevan. Sur la scène internationale, l'appareil diplomatique arménien, traditionnellement lié à l'orbite de Moscou, se cherche de nouveaux boucliers en Occident face aux pressions militaires continues. La présidence participe activement à cette réorientation stratégique en cultivant des liens étroits avec les diplomaties européennes. Le chef de l'État s'efforce de convaincre ses interlocuteurs étrangers que la survie démocratique de l'Arménie représente un enjeu civilisationnel dépassant largement les frontières du Caucase. Derrière les vitres du palais présidentiel, le mont Ararat dresse sa silhouette enneigée de l'autre côté de la frontière turque, incarnation majestueuse d'une promesse lointaine pour une nation dont la survie géopolitique exige des compromis que ses propres dirigeants peinent encore douloureusement à formuler.