MEMOIRE D URNES

23 avril 2006 : la victoire empoisonnée de Gyurcsany

Ce 5 avril 2006, le chronomètre du studio de la télévision publique hongroise dépasse la vingtième minute lorsque le sort du duel semble définitivement joué. Ferenc Gyurcsány, Premier ministre sortant, fixe son adversaire avec une assurance froide et calculée. En face, Viktor Orbán — chef de l'opposition de droite — accuse le coup, visiblement à court de réponses face à la pluie de chiffres et d'attaques que lui assène le dirigeant socialiste. Ce face-à-face télévisé, suivi par des millions de foyers hongrois, cristallise la dynamique d'une campagne à couteaux tirés.

L'homme fort du Parti socialiste hongrois (MSZP) n'est pourtant pas un apparatchik ordinaire. Ancien responsable des jeunesses communistes, reconverti en homme d'affaires prospère dans les années 1990, Gyurcsány est en train de réussir l'impensable : dominer l'arène politique et contenir la menace d'un retour de la droite nationaliste au pouvoir. Les chancelleries européennes, qui suivent ce duel avec une anxiété non dissimulée, espèrent la reconduction d'un gouvernement perçu comme modernisateur, pro-européen et ancré dans l'économie de marché.

Mais la réalité économique est soigneusement camouflée sous des promesses éblouissantes. Depuis quatre ans, la coalition MSZP-SZDSZ a laissé dériver les déficits publics pour acheter la paix sociale : hausse de 50% des salaires dans la fonction publique, treizième mois de pension pour les retraités. Les caisses sont vides et les rapports transmis à la Commission européenne sont maquillés pour dissimuler un déficit qui frôle en réalité les 9% du PIB. Sur les plateaux et dans les rassemblements, Gyurcsány promet pourtant baisses d'impôts et croissance soutenue. L'opposition surenchérit avec des coupes fiscales encore plus massives. Personne ne parle de rigueur.

Les électeurs se rendent aux urnes bercés par l'illusion d'une prospérité sans fin. Le premier tour, organisé le 9 avril, confirme la polarisation extrême de la société hongroise : le MSZP vire légèrement en tête, mais sans majorité absolue. Une course contre la montre s'engage pour séduire les électeurs des petites formations avant le tour décisif. Sentant le pouvoir lui échapper, Viktor Orbán propose au Forum démocrate hongrois (MDF) de s'allier contre le camp sortant, offrant de renoncer à la primature. Sa dirigeante, Ibolya Dávid, rejette catégoriquement cette main tendue, refusant d'être absorbée par la machine de la droite dure. La voie est libre pour le Premier ministre sortant.

Le soir du 23 avril 2006, une clameur s'élève du siège du Parti socialiste à Budapest. Pour la première fois depuis la chute du bloc soviétique et l'instauration de la démocratie en 1990, un gouvernement sortant est reconduit par les électeurs hongrois. La coalition de centre-gauche remporte 210 sièges sur les 386 que compte l'Assemblée nationale — le MSZP seul en obtenant 192, son allié libéral 18 supplémentaires — contre 164 pour le Fidesz d'Orbán. Gyurcsány monte à la tribune, visage rayonnant, sous les acclamations d'une foule en liesse. Il promet de gouverner pour tous les Hongrois et d'accélérer la convergence du pays vers les standards européens. Orbán, lui, refuse d'admettre une défaite idéologique, criant à la manipulation de l'opinion publique — des accusations balayées par les observateurs internationaux, qui qualifient le scrutin de libre et transparent.

L'euphorie est de courte durée. Dès le lendemain matin, les hauts fonctionnaires du ministère des Finances présentent au Premier ministre réélu les véritables chiffres de la nation. Impossible de continuer à travestir l'ampleur du désastre budgétaire devant Bruxelles, sous peine de sanctions financières et de voir enterrée toute perspective d'adhésion à l'euro. Le gouvernement doit opérer un virage à 180 degrés : hausses massives de TVA, introduction de tickets modérateurs dans la santé, création de frais de scolarité à l'université. Le fossé entre les promesses de campagne et les mesures qui s'imposent menace de faire imploser le parti au pouvoir.

Pour forcer la main de ses troupes, Gyurcsány conçoit un plan audacieux : une réunion à huis clos dans la station balnéaire de Balaton?szöd, le 26 mai 2006. Devant ses parlementaires réunis loin des caméras, il prend la parole sans une note, et pendant vingt-cinq minutes, livre un monologue furieux, truffé d'obscénités et d'aveux glacials. Il crie à ses ministres que le pays est au bord de la banqueroute, que le gouvernement n'a rien accompli de significatif en quatre ans, que la coalition a « menti le matin, le midi et le soir » pour préserver ses chances de réélection, et que l'économie n'a été maintenue à flot que par la providence divine et des « centaines d'astuces comptables illégales ». L'électrochoc fonctionne : tétanisés, les parlementaires applaudissent et valident le programme d'austérité.

Le secret est jalousement gardé tout l'été. Les citoyens encaissent les premières mesures de rigueur dans l'incompréhension, une colère sourde commençant à gronder. Puis, le dimanche 17 septembre 2006, en milieu d'après-midi, la rédaction de la radio publique reçoit un enregistrement audio anonyme. Quelques minutes plus tard, la voix du Premier ministre reconnaissant ses mensonges résonne sur les ondes nationales. L'extrait se propage comme une traînée de poudre sur les chaînes de télévision et les premiers sites d'information en ligne. Acculé, Gyurcsány choisit l'offensive : il confirme l'authenticité de l'enregistrement dès le soir même, tentant de présenter ce discours comme un appel courageux à la vérité. La manœuvre échoue. Les Hongrois ne retiennent qu'une phrase : la confession explicite d'une fraude morale et politique massive pour conserver le pouvoir.

La nuit du 18 septembre, des dizaines de milliers de manifestants encerclent le Parlement place Kossuth, exigeant la démission immédiate du chef du gouvernement. La foule, d'abord pacifique, est rapidement infiltrée par des groupes radicaux d'extrême droite. Une colonne de manifestants marche vers le siège de la télévision publique place de la Liberté. Les forces de l'ordre, sous-équipées et mal commandées, sont débordées : des pavés volent, des voitures de police s'embrasent. Les émeutiers prennent d'assaut le bâtiment, interrompant les programmes. Les images des flammes dévorant l'entrée de la télévision nationale font le tour du monde, ravivant le spectre de l'insurrection de 1956. Les émeutes se répètent nuit après nuit, plongeant la capitale dans un chaos sans précédent depuis la démocratisation du pays.

La tension atteint son paroxysme le 23 octobre, lors des célébrations du cinquantième anniversaire de la révolution anti-soviétique, en présence de dizaines de chefs d'État et de gouvernement étrangers. Les forces de police — épuisées et désireuses de venger l'humiliation du siège de la télévision — perdent tout contrôle. Des charges au canon à eau et au gaz lacrymogène repoussent des émeutiers directement vers la foule pacifique du meeting de l'opposition. Des balles en caoutchouc éborgnent plusieurs manifestants, blessent des centaines de civils. Le sang coule sur les grands boulevards de Budapest. La gestion catastrophique de cette journée scelle le sort moral du gouvernement, accusé d'avoir utilisé la police contre son propre peuple.

Gyurcsány survit à un vote de confiance grâce à la solidarité d'une coalition terrifiée à l'idée de perdre le pouvoir. Mais il préside désormais un pays fracturé et une économie chancelante. La crise financière mondiale de 2008 porte le coup de grâce à son mandat, le contraignant à faire appel au FMI pour éviter la banqueroute. Il démissionne au printemps 2009, laissant derrière lui une gauche politique en ruines. Le 29 mai 2010, Viktor Orbán prête serment au Parlement avec une majorité des deux tiers. Il n'a plus jamais quitté le pouvoir depuis.