UN JOUR, UN PAYS
Costa Rica : le paradis démocratique face à ses démons

Le port de Moín, sur la côte caraïbe, voit transiter chaque jour des milliers de conteneurs chargés de bananes et d'ananas à destination de l'Europe et des États-Unis. Derrière cette intense activité commerciale se cache une réalité qui bouscule l'identité même du pays. Les scanners portuaires, lorsqu'ils fonctionnent — certains, offerts par Washington, sont restés inutilisés pendant des mois —, révèlent régulièrement des tonnes de cocaïne dissimulées dans les cargaisons agricoles. L'année 2023 s'est achevée sur un bilan de 906 homicides, un chiffre inédit qui a propulsé le taux de meurtres à 17,75 pour cent mille habitants, bien au-delà de la moyenne mondiale, brisant le mythe de l'oasis de paix centraméricaine. Les cartels mexicains et colombiens ont transformé ce territoire stratégique en plaque tournante logistique, déclenchant une guerre de territoires entre gangs locaux pour le contrôle des routes et du marché intérieur. La violence, autrefois confinée à des cas isolés, s'affiche désormais dans les rues de San José et de Limón.
Cette crise sécuritaire percute de plein fouet un paysage politique en pleine mutation. L'élection de Rodrigo Chaves Robles à la présidence, le 3 avril 2022, a marqué une rupture nette avec des décennies de consensus bipartisan. Son investiture, célébrée le 8 mai suivant, consacrait la victoire d'un outsider au tempérament volcanique sur l'establishment. Ancien économiste de la Banque mondiale, ce dirigeant au ton abrasif a bâti sa campagne sur le rejet frontal des élites traditionnelles, promettant de nettoyer les institutions d'une corruption qu'il juge endémique. Son arrivée au pouvoir a entériné l'effondrement du Parti d'action citoyenne, formation de centre-gauche qui avait dirigé le pays pendant huit ans, et la marginalisation du Parti libération nationale, la force historique qui avait structuré la nation depuis le milieu du vingtième siècle.
Le style de gouvernance du chef de l'État détonne dans un pays habitué à la recherche systématique du compromis. Ses conférences de presse hebdomadaires se transforment régulièrement en tribunes contre les médias critiques, les députés de l'opposition et les magistrats. Il s'attaque frontalement aux contre-pouvoirs, remettant en cause l'impartialité de la Cour suprême et tentant de contourner l'Assemblée législative par l'usage intensif de décrets. Le parlement, extrêmement fragmenté et dominé par l'opposition, freine la majorité de ses initiatives, créant un blocage institutionnel quasi permanent. Les tribunaux constitutionnels, garants de l'État de droit, annulent fréquemment les décisions présidentielles jugées contraires à la loi fondamentale, illustrant la solidité d'une architecture démocratique conçue précisément pour empêcher toute dérive autoritaire.
Pour comprendre la résilience de ces institutions, il faut remonter au printemps 1948. Entre le 12 mars et le 19 avril, une guerre civile brève mais sanglante ensanglante le pays, faisant environ deux mille morts. Le vainqueur, José Figueres Ferrer, prend alors une décision d'une audace géopolitique rare. Dans la cour du quartier général de Bellavista, le 1er décembre de la même année, il annonce la dissolution de l'armée nationale. Les casernes sont transformées en écoles et en musées. Les budgets militaires sont réalloués à l'éducation publique, à la santé et au développement des infrastructures. Ce pacte social-démocrate forge l'exception costaricienne. Entouré de voisins plongés dans les dictatures militaires et les conflits armés, de l'effondrement somoziste au Nicaragua aux escadrons de la mort salvadoriens, le pays s'isole dans une stabilité démocratique ininterrompue, construisant une classe moyenne robuste et un système de sécurité sociale universel qui devient la fierté de ses citoyens.
Cette trajectoire singulière prend une nouvelle dimension dans les années quatre-vingt-dix, lorsque les autorités décident d'inverser des décennies de déforestation massive. Le gouvernement met en place un système pionnier de paiement pour services environnementaux, rémunérant les propriétaires terriens qui préservent la forêt. La couverture forestière, tombée à environ vingt à vingt-cinq pour cent à son point le plus bas, remonte aujourd'hui à plus de cinquante pour cent du territoire. L'État investit massivement dans les énergies renouvelables — hydroélectricité, géothermie et éolien —, parvenant certaines années à produire jusqu'à quatre-vingt-dix-huit pour cent de son électricité sans énergies fossiles, et maintenant en moyenne plus de quatre-vingt-quinze pour cent. Ce virage écologique transforme l'image internationale de la nation et donne naissance à une industrie écotouristique extrêmement lucrative, attirant des millions de visiteurs nord-américains et européens venus chercher la pureté de la biodiversité tropicale sous le slogan omniprésent de la "vie pure".
Le vernis de ce modèle cache des fractures socio-économiques béantes qui ont alimenté le vote antisystème. Le coût de la vie figure parmi les plus élevés d'Amérique latine, rivalisant avec certaines capitales européennes, tandis que les salaires stagnent. L'économie fonctionne à deux vitesses. Dans la Vallée centrale, autour de la capitale, des zones franches ultramodernes accueillent les multinationales de la technologie, de la finance et des dispositifs médicaux, offrant des emplois qualifiés et bien rémunérés à une population bilingue. Sur les côtes et dans les zones rurales, les provinces de Guanacaste, de Puntarenas et de Limón concentrent la pauvreté, le chômage et le décrochage scolaire. Le coefficient de Gini, mesurant les inégalités, s'est dégradé au fil des années, témoignant d'une concentration des richesses qui fragilise la promesse égalitaire héritée de la constitution de 1949.
Le gouvernement actuel met en avant des réussites macroéconomiques indéniables. Sous la surveillance stricte du Fonds monétaire international, l'administration a imposé une discipline budgétaire rigoureuse, parvenant à dégager des excédents primaires et à faire baisser le ratio de la dette publique par rapport au produit intérieur brut. L'inflation a été maîtrisée plus rapidement que dans le reste de la région et la monnaie nationale s'est fortement appréciée face au dollar américain. Ces indicateurs rassurent les marchés financiers et les agences de notation, mais peinent à se traduire par une amélioration tangible du pouvoir d'achat pour la majorité des ménages, englués dans un endettement privé croissant pour maintenir leur niveau de vie.
L'absence de forces armées, longtemps célébrée comme une garantie démocratique, devient un sujet de débat complexe face à la militarisation des cartels de la drogue. La police civile, bien que professionnalisée, se retrouve sous-équipée et débordée face à des organisations criminelles disposant d'armements de guerre, de drones et de ressources financières colossales. La pression de l'opinion publique pour obtenir des résultats immédiats pousse l'exécutif à demander des réformes pénales durcissant les conditions de détention et facilitant l'extradition des ressortissants nationaux. Le modèle sécuritaire mis en place par Nayib Bukele au Salvador fascine une part grandissante de la population, exerçant une pression politique sur les magistrats et les députés attachés aux garanties constitutionnelles et aux droits fondamentaux, les accusant d'être trop laxistes face à la criminalité organisée.