MEMOIRE D URNES

À Lisbonne, ce 25 avril 1975, un peuple longtemps muselé a décidé seul de son destin

Ils sont venus par millions, les œillets rouges à la boutonnière, faire la queue dès l'aube devant les écoles et les mairies. Un an exactement après la Révolution des Œillets, le Portugal a accompli ce vendredi quelque chose que nul n'avait osé parier : voter librement, massivement, et défier ainsi ceux qui croyaient pouvoir confisquer sa révolution.

La scène aurait pu tourner au chaos. Le contexte l'annonçait presque inévitable. Depuis le renversement de Marcello Caetano le 25 avril 1974, le pays s'est transformé à une vitesse vertigineuse, entraîné dans ce que les historiens appellent le Processus révolutionnaire en cours. Les banques ont été nationalisées, les grands domaines agricoles du sud occupés par les ouvriers ruraux, et le Conseil de la Révolution, né d'un coup d'État conservateur avorté le 11 mars, a institutionnalisé le pouvoir militaire au cœur même de l'État. À Washington, Henry Kissinger redoutait publiquement de voir le premier pays membre de l'OTAN basculer dans le giron soviétique. La tension était telle qu'une fraction du Mouvement des forces armées avait appelé les citoyens à voter blanc pour exprimer leur soutien direct aux soldats plutôt qu'aux partis.

Le peuple portugais n'a pas suivi cette injonction. Avec un taux de participation de 91,7% des inscrits, un record absolu dans l'histoire électorale portugaise, il a opposé à toutes les prophéties un démenti cinglant et souverain. Des pêcheurs de l'Algarve aux paysans illettrés de l'Alentejo qui se faisaient expliquer la couleur des bulletins, tous ont compris que glisser une enveloppe dans une urne constituait, en ce jour anniversaire, l'acte révolutionnaire le plus radical qui soit.

La bataille électorale avait mis aux prises deux hommes et deux visions du monde. Álvaro Cunhal, revenu de Moscou à la tête d'un Parti communiste solide et clandestin, avait misé sur l'appareil d'État, les syndicats unifiés et l'alliance avec les militaires radicaux. En face, Mário Soares, rentré de Paris dans ce que l'on a appelé le train de la liberté, défendait pied à pied un socialisme démocratique ancré dans l'Europe occidentale, soutenu logistiquement et financièrement par le Parti social-démocrate de Willy Brandt. Le nord catholique et rural et le sud des latifundia dessinaient deux Portugal que tout séparait, et que les affrontements quotidiens entre colleurs d'affiches rendaient visibles jusqu'à l'os.

Le verdict des urnes est sans appel. Le Parti socialiste de Mário Soares l'emporte avec 37,9% des suffrages et 116 sièges à l'Assemblée constituante. Le Parti populaire démocratique de Francisco Sá Carneiro crée la surprise avec 26,4%, doublant à lui seul le score du Parti communiste, qui plafonne à 12,5% — résultat humiliant pour un appareil qui se croyait au cœur de la dynamique révolutionnaire. Cunhal refuse pourtant de s'incliner devant ce qu'il qualifie de démocratie bourgeoise, affirmant que le Portugal ne sera jamais une démocratie parlementaire à l'occidentale. Soares, lui, exige immédiatement que la composition du gouvernement reflète la volonté du peuple.

Mais la révolution ne s'est pas éteinte ce soir-là avec les derniers dépouillements. Le résultat des élections du 25 avril 1975 n'a pas mis fin à l'instabilité, il en a en réalité ouvert le chapitre le plus violent. L'été qui suivra sera brûlant — le Verão Quente —, marqué par des publications militaires prônant des assemblées populaires destinées à court-circuiter l'Assemblée élue, des occupations d'usines orchestrées par les syndicats communistes, et des manifestations gigantesques du Parti socialiste en réponse. Le pays frôlera la guerre civile. Il faudra attendre le 25 novembre de la même année, et le bruit des blindés dans les rues de Lisbonne, pour que l'aventure révolutionnaire de l'extrême gauche militaire soit définitivement neutralisée, scellant ainsi le destin démocratique d'un peuple qui avait, sept mois plus tôt, tranché dans les urnes.