MEMOIRE D URNES
26 avril 1936 : Du pavé sanglant aux congés payés

La place de la Concorde sent la poudre et le sang en ce soir du 6 février 1934. Quinze morts gisent sur les pavés parisiens — bilan de la nuit, qui s'élèvera à dix-neuf victimes à mesure que les blessés succombent —, tandis que les ligues d'extrême droite tentent de marcher sur le Palais Bourbon. À l'intérieur, Édouard Daladier comprend que son gouvernement ne survivra pas à la nuit. Ce moment agit comme un détonateur. La peur d'un coup de force fasciste, semblable à ceux qui ont porté Mussolini et Hitler au pouvoir, fige la République. La gauche, profondément divisée entre communistes, socialistes et radicaux, réalise que sa survie exige son unité. Le traumatisme du 6 février pose la première pierre d'une alliance électorale inédite, qui trouvera son aboutissement deux ans plus tard, au printemps 1936.
La France de ces années-là s'enfonce dans une crise économique tardive mais dévastatrice. Le krach de 1929 a mis du temps à traverser l'Atlantique, protégé qu'était le pays par une monnaie forte, mais ses effets rongent désormais le tissu industriel. La production s'effondre. Le chômage frappe des centaines de milliers d'ouvriers sans filet de protection, créant des scènes de misère dans les banlieues de la capitale et les bassins miniers du Nord. Face à l'urgence, les gouvernements successifs choisissent la déflation. Pierre Laval, en 1935, impose par décrets-lois une réduction drastique des dépenses publiques et coupe de 10 % le traitement des fonctionnaires. Cette austérité brutale étrangle le pouvoir d'achat et déclenche une colère sourde dans les usines comme dans les campagnes, où les cours agricoles s'effondrent.
C'est sur ce terreau que se forge le Rassemblement Populaire. Le 14 juillet 1935, près de 500 000 personnes défilent de la Bastille à la porte de Vincennes. Léon Blum pour la SFIO, Maurice Thorez pour le PCF et Daladier pour le Parti radical jurent de défendre les libertés démocratiques. Ce serment offre une plateforme commune inédite. Les comités locaux prolifèrent. Les syndicats se réunifient : le 2 mars 1936, à Toulouse, la CGT et la CGTU fusionnent au terme d'un congrès qui concrétise l'unité ouvrière. Le programme électoral adopté est volontairement modéré — pas de révolution sociale, pas de collectivisation — mais son slogan est redoutablement efficace : le pain, la paix, la liberté.
La campagne du printemps 1936 se déroule dans une atmosphère de violence latente. La droite conservatrice et les ligues nationalistes mènent une offensive sans retenue, dépeignant le Front populaire comme la marionnette de Moscou, prédisant la ruine de l'épargne et la confiscation des propriétés. La presse proche de l'Action française ou des Croix de Feu agite le spectre des soviets avec une hystérie croissante. La violence déborde des colonnes et s'invite dans la rue. Le 13 février 1936, la voiture de Léon Blum est bloquée par des Camelots du roi en marge des obsèques de Jacques Bainville. Le leader socialiste est extirpé de son véhicule et violemment frappé, le visage en sang. Il échappe de peu au lynchage. L'agression suscite une indignation massive et ressoude les rangs de la gauche autour de sa figure de proue — accélérant, contre toute attente, la dynamique électorale.
La manœuvre communiste est l'un des pivots de cette séquence. Sous l'impulsion de Staline, qui souhaite désormais s'allier aux démocraties bourgeoises contre l'Allemagne nazie, Thorez opère un virage stratégique. Le parti abandonne la rhétorique de lutte des classes pour adopter un discours patriote, réconciliant drapeau rouge et drapeau tricolore, Internationale et Marseillaise. Le 17 avril, quelques jours avant le vote, le secrétaire général lance un appel retentissant à la radio, tendant la main aux travailleurs catholiques, aux Croix de Feu et aux Volontaires nationaux. Ce ton nouveau, délibérément rassembleur, vise les classes moyennes urbaines et paysannes, traditionnellement rétives à l'appareil communiste.
Le 26 avril 1936, 40 millions de Français sont appelés aux urnes — les femmes en sont toujours exclues, le Sénat ayant refusé de leur accorder le droit de vote. La participation frôle 84 % des inscrits. À mesure que les résultats remontent des préfectures, le basculement se dessine. La gauche unie rassemble plus de 5,5 millions de voix. Le Parti radical accuse un net recul, prix de sa participation aux gouvernements d'austérité. La SFIO se maintient avec environ 2 millions de suffrages et devient la première force de la coalition. Mais le véritable choc vient du PCF, qui double son score de 1932 pour atteindre 1,5 million de voix.
Reste à transformer la dynamique en victoire parlementaire. La mécanique du scrutin d'arrondissement à deux tours l'exige : désistements républicains, discipline militante, reports de voix sans défection. La règle est respectée avec une rigueur que peu d'observateurs anticipaient — y compris chez les électeurs communistes. Le 3 mai, le second tour confirme l'ampleur du mouvement. Le Front populaire emporte environ 380 sièges contre 220 à la droite et au centre. Les communistes envoient 72 élus au Palais Bourbon — une percée qui valide pleinement le pari de Thorez. Blum, chef du premier parti de la majorité, s'apprête à former le gouvernement.
La passation de pouvoirs n'est prévue qu'en juin. Mais le pays ouvrier n'attend pas les procédures parlementaires. Le 11 mai, une grève éclate spontanément aux usines Breguet au Havre après le licenciement de militants syndicaux. Le mouvement gagne les usines Latécoère à Toulouse dès le 13 mai, puis les usines Bloch à Courbevoie. Les ouvriers inaugurent une pratique inédite : la grève sur le tas. Ils n'abandonnent pas les ateliers — ils les occupent, nettoient les machines, organisent des bals au son de l'accordéon sur les chaînes de montage. Cette vague mobilise bientôt 2 millions de travailleurs, non par colère, mais par un immense espoir d'anticipation. Le 4 juin, Blum présente son gouvernement — il intègre pour la première fois trois femmes aux postes de sous-secrétaires d'État : Cécile Brunschvicg, Suzanne Lacore et Irène Joliot-Curie, alors même qu'aucune d'elles n'est électrice ni éligible.
Le 7 juin, à l'hôtel Matignon, patronat et dirigeants de la CGT s'assoient à la même table. Les négociations s'achèvent dans la nuit : liberté syndicale, délégués du personnel, hausse générale des salaires d'environ 12 %. Dans la foulée, la semaine de 40 heures et deux semaines de congés payés sont votées à l'unanimité par la Chambre et le Sénat en un temps record. Les premiers départs en vacances des ouvriers par les trains populaires, en août 1936, signent la conclusion sociale d'un processus entamé dans les urnes quelques mois plus tôt. L'automne qui s'annonce imposera à Blum d'affronter la guerre civile espagnole et la fuite des capitaux — déplaçant les affrontements bien au-delà des assemblées parlementaires.