MEMOIRE D URNES

27 avril 1969 : Le référendum de trop

Le 29 mai 1968, un hélicoptère Alouette III décolle discrètement du territoire français pour se poser à Baden-Baden, au quartier général des forces françaises en Allemagne. Dans la carlingue, le président de la République s'isole avec le général Massu. La France est paralysée. Les grèves durent, la rue refuse de se calmer, le pouvoir flanche. La dissolution de l'Assemblée nationale et les législatives de juin ramèneront bien une majorité gaulliste écrasante au palais Bourbon — mais quelque chose s'est brisé, intimement, entre l'homme du 18 juin et le pays. De Gaulle passe l'été retranché, et en ressort convaincu d'une chose : il faut renouer le dialogue direct avec les Français, ce lien charnel qui fonde sa légitimité depuis le référendum de 1958. Le vecteur de cette reconquête sera institutionnel. Jean-Marcel Jeanneney, ministre d'État, hérite de la tâche de traduire la vision présidentielle en texte juridique.

Le projet est spectaculaire dans ses ambitions. Sa première partie prévoit de transformer les régions — simples circonscriptions administratives depuis 1960 — en véritables collectivités dotées de compétences, de budgets autonomes et de conseils régionaux élus. Sa seconde partie s'attaque au Sénat, bastion de l'opposition incarnée par son président sortant Gaston Monnerville, figure radicale et républicaine qui avait ferraillé contre de Gaulle pendant des années. Le projet rabaisse la chambre haute au rang d'assemblée consultative, lui ampute son pouvoir de blocage législatif et y installe des représentants des forces économiques, sociales et syndicales aux côtés des élus locaux.

La machine étatique résiste. Raymond Marcellin, ministre de l'Intérieur, alerte sur la perplexité des préfets face à ce chamboulement administratif. Les juristes soulignent l'anomalie : deux questions fondamentalement distinctes condensées en un seul bulletin de vote. Le citoyen devra répondre oui ou non à un texte tentaculaire touchant à de multiples articles de la Constitution. L'objectif réel n'est pas là. Il s'agit de purger le traumatisme de mai, de court-circuiter le Parlement et de forcer la nation à renouveler son serment d'allégeance. Le texte adopté en Conseil des ministres, la date du scrutin fixée au printemps, la machinerie étatique s'aligne — mais défend une réforme technique que l'Élysée a d'emblée transformée en vote de confiance existentiel.

Le 17 janvier 1969, la succession présidentielle s'ouvre prématurément dans un grand hôtel de Rome. En marge d'une visite officielle, Georges Pompidou — remercié de Matignon en juillet — répond à des journalistes français convoqués à l'ambassade : si la présidence venait à être vacante, il serait candidat. La formulation est calibrée au millimètre. La fureur de l'Élysée est immédiate, mais le mal est fait. Jusqu'alors, la peur du vide garantissait la permanence du chef. L'irruption de l'ancien Premier ministre offre à l'électorat conservateur une sortie : la stabilité sans la dramaturgie permanente du pouvoir personnel.

L'opposition au référendum rassemble des forces qui, en d'autres circonstances, ne se seraient pas approchées. Le 14 avril, jour d'ouverture officielle de la campagne, Valéry Giscard d'Estaing franchit la ligne depuis la mairie de Chamalières : il n'approuvera pas le texte, qu'il juge inutilement complexe et fondamentalement plébiscitaire. Sa défection libère une large frange de la droite modérée. Au centre, Alain Poher — successeur de Monnerville à la présidence du Sénat depuis octobre 1968 — mène une campagne acharnée pour sauver son institution. Il sillonne les départements, mobilise les maires et conseillers généraux, ce réseau de notables ruraux qui redoute l'avènement de nouvelles élites régionales. La gauche, sonnée par sa débâcle électorale de l'année précédente, voit dans le refus une occasion de se réunifier. Waldeck Rochet dénonce une manœuvre césarienne. Guy Mollet et la SFIO ciblent la violation de la tradition parlementaire. La CGT et la CFDT appellent à rejeter un texte qui prétendraient intégrer les travailleurs dans des instances consultatives sans leur accorder le moindre pouvoir réel. Couve de Murville et ses ministres déploient des trésors de pédagogie pour expliquer les futurs conseils régionaux. Peine perdue : le débat technique est englouti par l'enjeu politique qu'a lui-même imposé le chef de l'État.

Le 10 avril, de Gaulle se place devant les caméras de l'ORTF pour un entretien avec Michel Droit. Visage raviné, ton solennel. Il dit aux téléspectateurs que son maintien dépend du verdict des urnes : un désaveu et il part immédiatement. Ce ressort classique du gaullisme heurte cette fois le mur de la lassitude. L'opinion ne reçoit pas le message comme un appel au rassemblement, mais comme un ultimatum affectif. La campagne se déroule dans un étrange climat de fin de règne, apathique, qui tranche avec la fureur des barricades de l'année précédente. Les enquêtes des Renseignements généraux et des instituts de sondage disent la même chose : le non tient, et s'enracine. Le 25 avril, pour sa dernière prise de parole avant le silence électoral, de Gaulle livre un discours aux accents testamentaires.

Le dimanche 27 avril 1969, les bureaux de vote s'ouvrent à huit heures sur l'ensemble du territoire. La journée est clémente, la participation massive : 80,13 % des inscrits se déplacent. À Colombey-les-Deux-Églises, sous un dispositif de gendarmerie imposant, le président franchit le seuil de la mairie en milieu de matinée, glisse son enveloppe dans l'urne et regagne La Boisserie. L'après-midi passe dans un silence total. Dans les préfectures, les machines mécanographiques centralisent les chiffres de participation. À 20 heures, le dépouillement commence.

Les premières estimations tombent peu après. Les grandes villes donnent le ton : Paris, Lyon, Marseille rejettent le texte. La tendance s'étend aux départements ruraux du Sud, traditionnellement attachés à leur représentation sénatoriale. À 22 heures, le verdict est sans appel : 52,41 % pour le non, 47,59 % pour le oui. L'Ouest catholique et conservateur a tenu, l'Est frontalier aussi — mais l'axe central et les grands bassins industriels ont basculé.

À l'Élysée, Bernard Tricot coordonne la remontée des chiffres dans des salons déserts. À Colombey, informé en temps réel, de Gaulle encaisse sans manifester la moindre surprise. Il avait confié à ses proches, dans les jours précédant le scrutin, qu'il s'attendait à la défaite. Il écarte les propositions de ceux qui suggèrent de différer l'annonce. À minuit dix, deux phrases sont transmises à l'AFP : *« Je cesse d'exercer mes fonctions de président de la République. Cette décision prend effet aujourd'hui à midi. »* La sécheresse du communiqué fige le monde politique.

Le 28 avril 1969, Alain Poher traverse la Seine pour investir l'Élysée en qualité de président par intérim, conformément à l'article 7 de la Constitution. La Bourse ouvre dans le calme. Couve de Murville expédie les affaires courantes. Pompidou déclare sa candidature. La Cinquième République survit à son fondateur — preuve que les mécanismes institutionnels conçus onze ans plus tôt étaient plus solides que l'homme qui les avait bâtis. La grande réforme de la décentralisation est enterrée pour plus d'une décennie. Le 10 mai 1969, tandis que la campagne présidentielle bat son plein, un vieil homme arpente en silence les plages désertes du comté de Kerry.