PAYS BAS - ANNIVERSAIRE

Willem-Alexander, le Roi malgré lui

Le 28 janvier 2013, il est dix-huit heures passées quand la reine Beatrix apparaît sur les écrans néerlandais depuis le palais de Huis ten Bosch. Le visage serein, les yeux chargés d'une fatigue ancienne, elle prononce les mots qu'une nation entière pressent depuis des mois : elle abdique. En avril, son fils aîné lui succédera.

Le 30 avril, Amsterdam se transforme en scène de théâtre géant. Des centaines de milliers de Néerlandais en orange envahissent la place du Dam, foulards noués, drapeaux déployés, l'émotion suspendue entre la fête et quelque chose de plus solennel. À la Nouvelle Église, loin des façades et des caméras, le serment est prêté dans le silence protocolaire. Puis la famille royale reparaît au balcon. Willem-Alexander avance. Il a quarante-six ans. Il est le premier homme à porter la couronne des Pays-Bas depuis la mort de Guillaume III en novembre 1890 — cent vingt-trois ans de règne féminin ininterrompu. Trois reines avaient tenu ce pays à bout de bras. Désormais, c'est lui.

Ce qu'on oublie souvent, c'est que ce règne a failli ne jamais commencer. Pas à cause d'un drame dynastique ou d'une crise constitutionnelle, mais pour une raison plus banale et plus humiliante : longtemps, personne ne le croyait à la hauteur. Pas même, sans doute, lui.

Il est né un 27 avril 1967 à Utrecht, dans l'enceinte de l'hôpital universitaire, dans le fracas discret d'une joie nationale teintée de surprise. Un garçon. Après Wilhelmine la résistante, Juliana la proche du peuple et Beatrix la technocrate du devoir, la couronne retrouvait un visage masculin. Les Pays-Bas n'étaient pas sûrs de savoir quoi en faire. Lui non plus. Il grandit derrière les murs du château de Drakensteyn avec ses deux frères cadets, Johan Friso et Constantijn, dans l'ombre portée d'un père qui portait ses propres cicatrices. Le prince consort Claus von Amsberg, aristocrate et diplomate allemand, avait déclenché une tempête politique au moment de son mariage avec Beatrix en 1966. Son passé dans les Jeunesses hitlériennes — obligatoires pour tout jeune Allemand de sa génération — et son service dans la Wehrmacht avaient suffi à faire descendre dans la rue des Néerlandais qui n'avaient pas encore digéré l'Occupation. La cour royale en avait tremblé. Mais Claus avait tenu, et avec lui la monarchie, au prix d'une dépression chronique qui s'installera pour ne plus partir. L'enfant grandit à côté de cet homme blessé, observant de près ce que coûte vraiment le devoir. Il fête aujourd'hui ses 59 ans.

L'adolescence sera une fuite. Expédié au Pays de Galles pour ses études secondaires au United World College of the Atlantic, Willem-Alexander respire loin des objectifs des photographes. Mais le retour à Leyde rouvre tout. Les Néerlandais découvrent un étudiant ventripotent, peu studieux, régulièrement immortalisé pinte en main lors de soirées arrosées. La presse saisit l'aubaine. Un surnom s'impose, impitoyable : Prince Pils. On ricane. On s'interroge. Dans ce pays de calvinisme discret et de méfiance viscérale envers l'ostentation, l'héritier de la couronne ressemble à tout sauf à ce que l'on attend d'un roi.

Ce qui le sauvera, c'est le ciel. Enrôlé dans la Marine royale néerlandaise, il y trouve une rigueur qui lui manquait, une hiérarchie qui structure plutôt qu'elle n'écrase. Mais c'est l'aviation qui deviendra sa véritable maison. Il passe ses brevets, accumule les qualifications, obtient celles qui lui permettent de piloter des appareils commerciaux. Pendant plus de vingt ans — y compris après son couronnement — il embarquera deux fois par mois dans le cockpit d'un appareil de KLM, en copilote anonyme. Ses passagers ignoreront que la voix qui leur souhaite la bienvenue aux commandes appartient à leur roi. Cette double vie, révélée en 2017, en dit plus sur lui que bien des discours officiels : il a besoin d'un espace où la couronne ne pèse pas.

La deuxième métamorphose vient de l'eau. Pays plat, pays amphibie, les Pays-Bas savent mieux que quiconque que la mer n'est pas un décor mais une menace permanente — un tiers du territoire se trouve sous son niveau. Willem-Alexander en fait son terrain de légitimité. Il étudie, voyage, interroge ingénieurs et géographes, parcourt les deltas du monde entier, finit par présider le comité consultatif du secrétaire général des Nations unies sur l'eau et l'assainissement. Le Prince Pils a mué. L'homme qui se présentait dans les forums internationaux n'était plus le fils embarrassant d'une grande reine : il était un interlocuteur sérieux, possédant une expertise dont bien des dirigeants élus auraient pu s'enorgueillir.

Et puis Máxima entre dans le tableau. C'est à la Feria d'Abril de Séville, à la fin des années quatre-vingt-dix, que les deux jeunes gens se croisent. Elle s'appelle Máxima Zorreguieta, elle est économiste, Argentine, solaire. Le coup de foudre est immédiat. Le problème aussi : son père, Jorge Zorreguieta, a été secrétaire d'État à l'Agriculture sous la dictature du général Videla, l'une des plus sanglantes qu'ait connues l'Amérique du Sud.

Le parlement néerlandais s'embrase. Les mariages royaux requièrent constitutionnellement son approbation. Des voix réclament que le prince renonce à Máxima ou à la couronne. Willem-Alexander résiste. Il soutient sa fiancée publiquement, frontalement, sans fléchir. Le Premier ministre Wim Kok, habile manœuvrier, dénoue finalement l'impasse avec un compromis douloureux mais viable : le mariage est autorisé, mais Jorge Zorreguieta ne sera pas invité à la cérémonie. Le père n'assistera pas au mariage de sa fille.
Le 2 février 2002, la Nouvelle Église d'Amsterdam est comble. Lorsqu'un bandonéon entame Adiós Nonino, le tango d'Astor Piazzolla, les larmes de Máxima coulent librement devant les caméras du monde entier. Cette image fait plus pour Willem-Alexander que dix ans de communication institutionnelle. En épousant cette femme, il a gagné quelque chose qu'aucun protocole n'aurait pu lui offrir : la sympathie spontanée d'un peuple.

Roi depuis 2013, il refuse d'emblée le titre de Guillaume IV — choix symbolique fort dans un pays où les signes comptent. Il règne sur une monarchie amputée de ses derniers pouvoirs réels : la réforme constitutionnelle de 2012 lui a retiré le droit de désigner l'informateur chargé de former un gouvernement après les élections, cette prérogative discrète que ses prédécesseurs exerçaient encore. Il signe les lois, prononce le discours du Trône, représente le pays à l'étranger. Pour le reste, il convainc plutôt qu'il décide.

Et il surprend. En mars 2020, lors d'une visite d'État en Indonésie, il présente des excuses officielles pour les violences commises par les forces néerlandaises pendant la guerre d'indépendance. Le geste est fort. Il est surpassé le 1er juillet 2023 : devant une foule silencieuse réunie à Amsterdam pour la commémoration de l'abolition de l'esclavage, le roi demande pardon — en son nom et au nom de sa maison — pour le rôle joué par la couronne dans la traite transatlantique et le système esclavagiste. Ces mots, prononcés sans tremblement de voix apparent, résonnent dans un pays qui apprend encore à regarder son propre passé en face. Ils résonnent aussi dans les cercles royaux européens, où ce type de contrition reste rarissime.

Mais l'automne 2020 brise la trajectoire. En pleine pandémie, alors que les Pays-Bas sont confinés et que le gouvernement supplie ses citoyens de rester chez eux, la famille royale s'envole pour sa villa en Grèce. La fuite est photographiée, les images tournent en boucle. L'indignation est immédiate, viscérale, nationale. Willem-Alexander rentre précipitamment. Puis il fait quelque chose que peu de souverains auraient eu le courage de faire : il s'assoit avec Máxima devant une caméra, dans un salon du palais, et il présente ses excuses. Pas par communiqué, pas via un porte-parole. En regardant droit dans l'objectif. Le roi a le visage d'un homme qui sait exactement ce qu'il vient de perdre.

La menace, elle, arrive sous une autre forme. Au tournant des années 2020, les services de renseignement identifient des projets sérieux d'enlèvement ou d'attentat visant la princesse héritière Catharina-Amalia, en provenance de la Mocro Maffia — la nébuleuse criminelle liée au trafic de cocaïne qui gangrène plusieurs grandes villes néerlandaises. La jeune femme venait de s'installer dans une colocation à Amsterdam, comme n'importe quelle étudiante de son âge. Elle sera exfiltrée en urgence et retournera vivre barricadée au palais de La Haye, n'en sortant que sous escorte lourdement armée. Son père mesure alors l'étendue du paradoxe : présider l'une des sociétés les plus libres du monde, et regarder sa fille captive de sa propre naissance.

Willem-Alexander n'est ni le roi que les Néerlandais espéraient ni celui qu'ils redoutaient. Il est quelque chose de plus intéressant : un homme qui a mis trente ans à trouver comment habiter une fonction qu'il n'avait pas choisie. Le Prince Pils, le pilote anonyme, l'expert en hydraulique, le mari solaire de Máxima, le roi qui s'excuse sur un canapé — ce sont les mêmes mains qui tiennent le même sceptre. Les Néerlandais le regardent avancer, exigeants, sceptiques, parfois touchés. Jamais vraiment acquis. C'est le contrat.