MEMOIRE D URNES
28 avril 2019 : Victoire sans lendemain

Le 13 février 2019, les députés d'Esquerra Republicana de Catalunya appuient sur le bouton rouge de leur pupitre au Congrès des députés. Ce vote rejette le projet de budget de l'État et scelle le sort de la législature. Pedro Sánchez observe le tableau d'affichage électronique depuis le banc bleu réservé à l'exécutif. Son mandat, entamé à peine huit mois plus tôt, s'achève sur ce désaveu mathématique. Quarante-huit heures plus tard, le président du gouvernement convoque la presse au palais de la Moncloa et annonce la dissolution des Cortes Generales : les élections anticipées se tiendront le 28 avril.
La convocation a une origine précise. En juin 2018, Pedro Sánchez avait réussi l'impensable — renverser le conservateur Mariano Rajoy via une motion de censure construite sur les décombres de l'affaire Gürtel, un vaste scandale de corruption impliquant le Parti populaire. Pour obtenir la majorité absolue requise, le leader socialiste avait rassemblé une coalition hétéroclite : gauche radicale d'Unidas Podemos, nationalistes basques, indépendantistes catalans. Il devenait le premier chef de gouvernement espagnol à accéder au pouvoir sans avoir remporté les élections, dirigeant le pays avec le groupe parlementaire le plus faible de l'histoire démocratique récente — 84 députés.
La fragilité était inscrite dès le départ. Le gouvernement a navigué sur une ligne de crête, cherchant à rassurer les institutions européennes avec un budget orthodoxe tout en multipliant les gestes sociaux pour ne pas perdre sa gauche. La rupture est venue de la question catalane. Alors que le procès des dirigeants du référendum illégal de 2017 s'ouvre devant le Tribunal suprême à Madrid, les partis indépendantistes exigent des concessions politiques que l'exécutif ne peut pas concéder. Le budget tombe. Les urnes s'ouvrent.
Le pays qui s'apprête à voter n'est plus celui du bipartisme tranquille. La crise financière de 2008 et le conflit territorial catalan ont fracassé le paysage. La campagne du printemps 2019 s'engage dans un climat de polarisation aiguë, où chaque camp perçoit l'autre non plus comme un adversaire électoral mais comme une menace pour la nation ou la démocratie. Les lignes de faille ne séparent plus seulement la gauche et la droite — elles fracturent le pays sur la définition même de son identité, de ses institutions, de ses frontières intérieures.
Le 10 février 2019, la place Colomb à Madrid est noire de monde. Sous un immense drapeau espagnol, des dizaines de milliers de manifestants protestent contre les supposées concessions de Pedro Sánchez aux indépendantistes. Sur l'estrade, trois dirigeants se font photographier côte à côte : Pablo Casado pour le Parti populaire, Albert Rivera pour Ciudadanos, et Santiago Abascal, chef du parti d'extrême droite Vox. Cette photographie résume la nouvelle configuration de la droite espagnole — fin de l'hégémonie du PP, irruption de Vox comme acteur assumé.
Le Parti populaire aborde l'élection en plein traumatisme. Pablo Casado, jeune dirigeant choisi pour succéder à Rajoy, a droitisé son discours. Il emploie un vocabulaire martial contre Sánchez, allant jusqu'à le qualifier de traître ou de félon. La stratégie vise à endiguer la fuite vers Vox, mais elle laisse un espace béant au centre qu'Albert Rivera entend occuper. Le leader de Ciudadanos se présente comme l'alternative moderne à la vieille droite entachée par la corruption, tout en imposant un veto catégorique à toute alliance future avec les socialistes.
Vox est le phénomène de cette campagne. Fondé en 2013 par des dissidents du Parti populaire, le mouvement a longtemps végété dans les marges électorales avant de provoquer un séisme lors des élections régionales en Andalousie en décembre 2018 : douze députés, un gouvernement de droite rendu possible dans un bastion historique de la gauche. Santiago Abascal mène une campagne agressive — unité nationale contre le séparatisme catalan, rejet de l'immigration illégale, dénonciation de ce qu'il nomme la dictature progressiste, ciblant particulièrement les lois contre les violences de genre.
Vox contourne délibérément les médias traditionnels, accusés de partialité, pour miser sur les réseaux sociaux. Ses meetings attirent des foules considérables. Le parti capte une partie de l'électorat frustrée par l'incertitude économique et meurtrie par la crise catalane, réhabilitant des thèmes absents du débat public depuis la transition démocratique. La droite espagnole se présente divisée en trois blocs concurrents, chacun persuadé de pouvoir dominer les deux autres au soir du scrutin — et reproduisant au niveau national l'alliance forgée quelques mois plus tôt sur les terres andalouses.
De leur côté, les socialistes bâtissent une campagne sur la mobilisation par la peur. L'équipe de Sánchez a vite compris que la photographie de la place Colomb est leur meilleur atout. Le message devient binaire : voter PSOE est le seul rempart contre une coalition incluant l'extrême droite. Le slogan "Fais que ça arrive" se double d'un avertissement martelé à chaque meeting sur la régression des droits sociaux que représenterait une victoire du bloc conservateur.
Unidas Podemos aborde le scrutin en grande difficulté. Pablo Iglesias, qui rêvait naguère de dépasser le Parti socialiste, fait face à des dissensions internes majeures — dont le départ fracassant de son ancien numéro deux, Íñigo Errejón. Son discours perd de sa capacité de rupture. Iglesias adopte une posture plus institutionnelle, lisant des articles de la Constitution lors des débats télévisés pour réclamer l'application des droits sociaux, et propose ouvertement une coalition gouvernementale à Sánchez.
Les débats télévisés de fin de campagne actent ces dynamiques. Deux soirées consécutives rassemblent les quatre principaux candidats — Santiago Abascal en a été exclu par les règles de la commission centrale. Les échanges entre Casado et Rivera monopolisent l'attention : les deux hommes se disputent le leadership de la droite en direct, s'interrompant sans cesse, s'échangeant des piques. Sánchez observe la scène depuis une posture présidentielle, s'érigeant en garant de la stabilité face au chaos d'en face.
Le 28 avril, la participation atteint 71,76%, en hausse de plus de cinq points par rapport au scrutin précédent. Les files d'attente s'allongent tout au long de la journée. La mobilisation est particulièrement forte dans les bastions de gauche et en Catalogne.
Rue Ferraz, siège national du PSOE, la soirée vire à la fête. Pedro Sánchez célèbre depuis le balcon une victoire nette : 28,6% des voix, 123 sièges. Son parti redevient la première force politique du pays, une position perdue onze ans plus tôt. La foule des militants l'interrompt en scandant "Avec Rivera, non". Il sourit et maintient le suspense sur ses intentions. Mais l'arithmétique est cruelle : Unidas Podemos chute à 42 sièges, et le bloc de gauche reste sous la majorité absolue des 176 députés.
Rue Génova, le siège du Parti populaire vit une soirée de désastre. Pablo Casado enregistre le pire résultat de l'histoire de son parti : 16,7% des suffrages, 66 députés, plus de la moitié de la représentation parlementaire envolée. Albert Rivera, lui, fête les 57 sièges de Ciudadanos et revendique le statut de chef de l'opposition, à moins d'un point en pourcentage du PP. Vox réussit son pari : 24 sièges, plus de 10% des voix. C'est le premier parti d'extrême droite à siéger massivement au parlement depuis la mort de Franco.
L'hémicycle issu du scrutin est le plus fragmenté que l'Espagne ait connu. Le bloc des trois droites plafonne à 147 sièges, loin du pouvoir. Les négociations estivales entre Sánchez et Unidas Podemos échouent sur la répartition des ministères. Les indépendantistes catalans bloquent toute investiture sans contreparties sur l'autodétermination. Ciudadanos maintient son veto total. Le parlement s'enlise.
Le roi Felipe VI constate l'incapacité des formations à trouver un accord. Le délai constitutionnel expire en septembre. L'enthousiasme d'avril cède à la frustration. Les Cortes Generales sont dissoutes. Le 10 novembre 2019, les Espagnols reprendront le chemin des urnes.