MEMOIRE D URNES
29 avril 1945 : Berlin brûle, Paris vote

Les grilles de l'école communale de la rue de la Jussienne, dans le 2e arrondissement de Paris, s'ouvrent à huit heures précises. Il pleut sur la capitale. Dans la file qui s'allonge sur le trottoir humide, des hommes en pardessus usés, des soldats en permission, mais surtout des femmes — tenant à la main un petit carton rectangulaire barré de la mention *carte électorale*. C'est le dimanche 29 avril 1945. À Berlin, les troupes soviétiques combattent rue par rue. En France, un autre bouleversement s'opère dans le silence des isoloirs : douze millions de citoyennes s'apprêtent à glisser un bulletin dans l'urne pour la première fois.
Le pays qui se rend aux urnes est un territoire exsangue. Le rationnement dicte le quotidien, les ponts sont détruits, les gares bombardées, le marché noir prospère. Le gouvernement provisoire de de Gaulle a maintenu ce scrutin local malgré l'absence de plus de deux millions de prisonniers de guerre, de requis du STO et de déportés — dont les premiers convois commencent tout juste à arriver gare de l'Est ou à l'hôtel Lutetia. Le droit de vote aux femmes ne date pas de la veille : il a été entériné le 21 avril 1944 par une ordonnance signée à Alger, stipulant sobrement que *les femmes sont électrices et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes*. Cet amendement, âprement défendu par le représentant communiste Fernand Grenier, mettait fin à un blocage vieux de plusieurs décennies. Sous la Troisième République, le Sénat avait systématiquement enterré les propositions votées par la Chambre, arguant que le corps électoral féminin serait trop influençable, soumis aux consignes du clergé, ou tout simplement incapable de rationalité politique.
La campagne du printemps 1945 se déroule dans une atmosphère singulière. Les murs sont couverts d'affiches appelant à la reconstruction, à l'épuration, à la justice sociale. Les partis se réorganisent à la hâte. Le PCF, fort de son ancrage dans la clandestinité, revendique le titre de parti des fusillés et cible massivement ouvrières, veuves et mères de famille. La SFIO tente de reconstituer ses fédérations. Et une nouvelle formation, le MRP, s'implante pour capter l'électorat catholique — en s'adressant directement aux nouvelles électrices avec un discours mêlant protection sociale, dignité humaine et valeurs familiales. Dans les réunions publiques, autrefois exclusivement masculines, des femmes interpellent désormais les orateurs sur les prix de l'alimentation, le manque de charbon, la réouverture des écoles. L'Église elle-même, longtemps perçue comme un frein par la gauche laïque, incite officiellement ses fidèles à accomplir leur devoir civique. Certains évêques publient des lettres pastorales : s'abstenir constituerait une faute morale dans le contexte du relèvement national.
Le déroulement du vote tient du tour de force logistique. Dans les villes normandes, bretonnes ou de l'Est rasées par les bombardements, les bureaux sont installés dans des baraquements, des tentes militaires, des réfectoires d'usines. À Lorient, à Saint-Nazaire, à Dunkerque — où les poches de résistance allemandes viennent à peine de céder — organiser un scrutin relève de l'exploit administratif. Les mairies ont dû recruter en urgence des assesseurs pour faire face au doublement mécanique du corps électoral. Les registres ont été établis laborieusement, souvent depuis les listes de rationnement, l'état civil ayant parfois brûlé sous les bombes. L'affluence matinale est exceptionnelle. Les nouvelles électrices se présentent souvent en groupe : des mères accompagnant leurs filles majeures, des ouvrières sortant de l'usine, des épouses marchant aux côtés de leurs maris. Les correspondants de la presse internationale décrivent une atmosphère de très grande gravité. Beaucoup de votantes portent le deuil. Le geste — prendre un bulletin, le glisser dans une enveloppe brune, puis dans la fente de l'urne en bois — est accompli avec lenteur. Certains présidents de bureau, déstabilisés par cette configuration inédite, exigent livret de famille ou carnet de mariage en plus de la carte d'identité, créant de brefs incidents autour de la table de décharge.
Le dépouillement, qui s'étire tard dans la nuit à la lumière vacillante des lampes à pétrole dans les campagnes, livre un verdict sans appel. Les forces issues du Conseil national de la Résistance l'emportent massivement. Le PCF et la SFIO rafflent la majorité des grandes municipalités ; le MRP s'implante solidement dans l'Ouest et l'Est. La vieille crainte d'un raz-de-marée réactionnaire porté par les femmes — argument usé de l'aile radicale — est balayée par la sociologie des urnes. Les cités ouvrières votent à gauche, les bastions ruraux restent fidèles au centre ou à la droite modérée. Les femmes ont voté comme le pays dont elles partagent les épreuves.
L'ordonnance de 1944 ne prévoyait pas seulement le droit de déposer un bulletin, mais aussi celui de recevoir des suffrages. Les résultats du 29 avril, confirmés par le second tour du 13 mai 1945, font entrer des milliers de candidates dans les conseils municipaux. Les partis de gauche, qui ont placé davantage de militantes en position éligible sur leurs listes, fournissent les plus gros contingents d'élues. Dans les jours qui suivent, lors des premiers conseils municipaux de la Libération, des élues ceignent l'écharpe tricolore. À Villetaneuse, Pierrette Petitot, ouvrière chocolatière et militante communiste de 27 ans, s'installe dans le fauteuil de maire. Aux Sables-d'Olonne, Odette Roux — jeune militante communiste et résistante dont le mari avait été arrêté par l'occupant — est élue première magistrate de la ville par quinze des vingt-sept conseillers municipaux. L'entrée de ces pionnières dans l'administration communale modifie immédiatement l'ordre du jour des délibérations : dispensaires, distribution de lait, crèches, cantines, santé publique — les urgences vitales d'une population carencée.
L'anomalie française — qui maintenait le pays d'Olympe de Gouges en retard sur la Nouvelle-Zélande, l'Union soviétique, la Turquie ou le Royaume-Uni — vient d'être effacée dans les urnes. Ce scrutin ouvre la séquence qui mènera aux législatives d'octobre 1945, où trente-trois députées feront leur entrée à l'Assemblée nationale constituante. Le lundi 30 avril 1945 au matin, les quotidiens nationaux saluent la dignité du scrutin. Au bas de la première page de *Franc-Tireur*, un entrefilet signale que les blindés de la septième armée américaine viennent de pénétrer dans l'enceinte du camp de Dachau.