ESPAGNE - ANNIVERSAIRE

Mañueco, l'indéracinable

Alfonso Fernández Mañueco reçoit Carlos Pollán le 24 mars 2026 dans les bureaux de la Junta. L'atmosphère est froide, sans effusions. Neuf jours après sa victoire aux régionales, le président sortant se retrouve à la merci d'une arithmétique qu'il aurait voulu ne jamais affronter. Il veut gouverner seul. Vox exige de siéger au gouvernement, comme en 2022. Dans ce face-à-face se joue l'acte final d'une carrière bâtie sur un principe simple : tenir, coûte que coûte.

Né le 29 avril 1965 à Salamanque, Mañueco grandit dans une ville où le conservatisme se lit dans la pierre blonde des universités. Il fête aujourd'hui ses 61 ans. 

L'héritage familial est lourd : son père, Marcelo Fernández Nieto, fut alcalde de Salamanque par désignation du régime franquiste entre 1969 et 1971, procureur aux Cortes de 1967 à 1977, puis gouverneur civil de Zamora. La Transition espagnole traverse son enfance. Sur les bancs de la faculté de droit, il ne tarde pas à trancher : ce n'est pas le droit qui l'intéresse, c'est l'organisation. En 1985, il fonde une première association étudiante en Castille-et-León. Son laboratoire politique, embryonnaire et déjà méthodique. Après un bref passage dans un cabinet d'avocats, il rejoint le groupe parlementaire populaire régional comme coordinateur. Il choisit les coulisses plutôt que la tribune — un choix qu'il ne reniera jamais.

Les années quatre-vingt-dix forgent l'apparatchik. Conseiller municipal, puis député provincial, il prend en juillet 1996 la présidence de la Députation provinciale de Salamanque, qu'il occupera jusqu'en mars 2001. Dans cette institution que les élites urbaines méprisent volontiers, il apprend l'essentiel : tisser des réseaux de maires ruraux dans une communauté vaste comme le Portugal, et cartographier les loyautés avec la précision d'un topographe. Juan Vicente Herrera, figure tutélaire de la droite régionale, le remarque et l'appelle au gouvernement de la Junta.

Conseiller de la Présidence et de l'Administration territoriale à partir de mars 2001, puis de la Justice et de l'Intérieur jusqu'en avril 2011, Mañueco passe une décennie à incarner la continuité d'un Parti populaire qui traite la Castille-et-León comme un bien patrimonial. Les directions nationales changent à Madrid, les scandales s'accumulent, les sondages vacillent — lui reste. Sa méthode : gestion prudente, discrétion médiatique, consolidation patiente de l'appareil partisan. Il est l'archétype du baron régional qui survit à tout parce qu'il n'offre jamais de prise.

En 2011, il quitte l'ombre du gouvernement régional pour briguer la mairie de Salamanque. La victoire est nette. Sept ans à gérer sa ville lui donnent enfin l'épaisseur publique d'un responsable politique visible. C'est un tremplin soigneusement calculé : pendant que Herrera s'use à Valladolid, il prépare la succession. En mars 2017, il remporte les primaires internes avec 67,59 % des voix face à Antonio Silván et prend officiellement le contrôle du PP castillan-léonais. Il dirige désormais la machine qu'il sert depuis sa jeunesse.

Le choc arrive en mai 2019. Pour la première fois en plusieurs décennies, le PSOE arrive en tête dans la région. Mañueco démontre alors ce qui le distingue des dirigeants de second rang : il refuse la défaite. En quelques jours, il scelle un accord avec les centristes de Ciudadanos — Francisco Igea à la clé — et se fait investir président de la Junta le 9 juillet, avec les 29 voix du PP et les 12 de ses nouveaux alliés. Gouverner en deuxième position dans les urnes, c'est possible. Il vient d'en faire la démonstration.

Ce premier mandat ne lui laisse guère de répit. La cohabitation avec Ciudadanos est difficile, les alliés libéraux imprévisibles, et la pandémie frappe une région à la démographie vieillissante. Fin 2021, il perçoit la menace d'une motion de censure que ses partenaires pourraient rejoindre. Le 20 décembre, il tranche : il renvoie les quatre conseillers de Ciudadanos, dissout les Cortes et convoque des élections anticipées pour le 13 février 2022. Le pari est audacieux. Trop audacieux. Ciudadanos disparaît, mais Vox surgit avec treize sièges. Pour entrer au gouvernement régional, la droite conservatrice doit s'adosser à l'extrême droite — une première dans l'Espagne démocratique.
Mañueco assume. Le 11 avril 2022, il est réélu président avec les 31 voix du PP et les 13 de Vox. Juan García-Gallardo Frings obtient la vice-présidence et plusieurs portefeuilles. Le séisme est national. Ce second mandat sous perfusion de Vox s'avère une longue épreuve : polémiques sur la mémoire historique, les droits syndicaux, les protocoles anti-avortement. Il passe son mandat à éteindre les incendies que ses propres alliés allument, tout en protégeant l'image de la nouvelle direction nationale du PP conduite par Alberto Núñez Feijóo.

Il tient. Et il gagne. Le 15 mars 2026, le PP obtient 33 sièges contre 30 au PSOE et 14 à Vox. La victoire est solide. Il la lit aussitôt comme un blanc-seing pour gouverner seul, libéré de l'encombrant partenariat avec l'extrême droite. Dès le lendemain, à Madrid, il revendique cette lecture devant la direction nationale du parti.
Mais Vox ne l'entend pas ainsi. Carlos Pollán maintient sa condition : des portefeuilles, ou pas de votes. Mañueco propose un accord parlementaire sans participation gouvernementale. Les tractations s'enlisent. L'homme qui a survécu à trente ans de politique en se rendant indispensable se retrouve, au soir de sa carrière, prisonnier d'une équation qu'il a lui-même contribué à créer.