UN JOUR, UN PAYS

Bahamas : Caisses pleines, mers montantes

À Moore's Island, les habitants n'avaient pas attendu que quelqu'un leur explique ce que signifie la sécurité foncière — ils l'avaient simplement espérée, parfois toute leur vie. Les titres de propriété distribués en début d'année 2026 par le Premier ministre Philip Davis relevaient moins de la cérémonie administrative que de la réparation d'un anachronisme : des dizaines de familles qui bâtissaient, construisaient, transmettaient, sans que l'État leur reconnaisse juridiquement le moindre droit sur la terre qu'elles occupaient. Pas anodin comme geste à dix-neuf jours d'un scrutin général.

Le 12 mai, les Bahamas votent. Deux cent un mille électeurs inscrits, deux nouvelles circonscriptions, et une carte électorale subtilement redessinée pour répondre à une démographie en mouvement. Le Parti libéral progressiste de Davis sollicite un second mandat. En face, le Mouvement national libre de Michael Pintard, qui a fait le ménage dans ses propres rangs — Pintard a marginalisé Hubert Minnis, l'ancien Premier ministre, ce qui lui permet au moins de présenter un front uni. Dans un archipel où la politique se joue davantage sur les docks et dans les salles paroissiales que sur les plateaux télévisés, c'est un avantage non négligeable.

Le bilan économique du gouvernement sortant est réel, et il est difficile à contester sur le papier. Le Fonds monétaire international a confirmé en début d'année la solidité de la reprise : 3,4 % de croissance en 2024, 2,8 % en 2025. Les terminaux portuaires de New Providence n'ont jamais accueilli autant de navires de croisière. Standard & Poor's a relevé les perspectives du pays. L'excédent budgétaire — chose rare assez rare dans la région pour mériter d'être signalée — a été salué par les agences de notation. Davis a tenu sa ligne : pas de nouveaux impôts, une meilleure collecte des recettes existantes, une rationalisation des dépenses énergétiques. La TVA réduite de douze à dix pour cent dès la prise de fonction, le salaire minimum relevé, des exemptions fiscales pour les primo-accédants à la propriété.

Mais les chiffres du FMI ne font pas le marché. L'économie bahaméenne, structurellement dépendante des importations pour la quasi-totalité de ses biens de consommation, absorbe l'inflation mondiale sans amortisseur. Ce que les ménages constatent dans les supermarchés de Nassau ne correspond pas toujours au satisfecit macro des rapports institutionnels. C'est là que Pintard joue sa carte : le coût de la vie, l'usure du pouvoir, la question de la transparence dans l'attribution des contrats publics. Son discours sur la décentralisation — New Providence concentrerait l'essentiel des richesses et des décisions au détriment des îles périphériques — trouve une résonance réelle dans les territoires les plus reculés, où la pêche artisanale et l'agriculture de subsistance restent les seuls horizons économiques. Le taux de chômage oscille autour de neuf pour cent selon les données du FMI pour 2025 — et cette moyenne cache des écarts considérables entre l'île principale et l'arrière-archipel.

La vulnérabilité énergétique du pays cristallise ces tensions structurelles. Des centrales vieillissantes alimentées par des hydrocarbures importés, une facture électrique qui pèse sur les ménages comme sur les hôtels : le gouvernement a lancé une réforme majeure du secteur, promettant des dizaines de millions d'euros d'économies annuelles grâce à la modernisation du réseau et à l'intégration des renouvelables. C'est un impératif économique autant qu'un choix politique — car toute fluctuation des cours mondiaux du pétrole se répercute mécaniquement sur le budget des foyers modestes et la rentabilité de l'industrie hôtelière qui fait vivre le pays.

L'énergie fossile n'est pourtant pas la menace la plus existentielle qui pèse sur l'archipel. Le souvenir de l'ouragan Dorian, qui a ravagé Grand Bahama et les îles Abacos, reste une plaie ouverte dans la mémoire collective. Le changement climatique n'est pas, à Nassau, un sujet de débat académique : il se lit sur les côtes rongées par l'érosion, dans la montée du niveau de la mer, dans la salinisation progressive des nappes phréatiques qui contraint certaines communautés insulaires à dépendre entièrement du dessalement. Le Parlement a adopté une loi créant une unité de conseil sur le changement climatique et l'environnement — une étape institutionnelle qui traduit une ambition plus large : ne plus se présenter uniquement comme une victime du réchauffement, mais comme un laboratoire de résilience capable d'exiger des nations industrialisées qu'elles honorent leurs engagements financiers. Les herbiers marins de l'archipel, qui capturent des millions de tonnes de carbone, sont devenus un argument de négociation diplomatique. C'est habile — et ce n'est pas seulement de la communication.

Sur le terrain financier, les Bahamas ont accompli un effort substantiel pour se sortir des listes noires des juridictions non coopératives. Le forum sur l'investissement de début d'année a cherché à attirer de nouveaux capitaux en misant sur la stabilité juridique, la protection des droits de propriété et la proximité avec le continent nord-américain. L'objectif déclaré est d'installer une classe moyenne plus robuste et de freiner l'exil des jeunes diplômés vers les États-Unis ou le Canada. Onze mille citoyens ont été intégrés dans des programmes de mise à niveau des compétences — chiffre que le gouvernement avance volontiers, quoique l'impact réel sur le marché de l'emploi reste à démontrer.

La politique extérieure est, elle, dominée par deux contraintes permanentes : la relation bilatérale avec Washington — antidrogues, migration, tourisme — et la crise haïtienne, qui envoie régulièrement des embarcations de fortune vers les côtes bahaméennes. Nassau maintient une ligne de rapatriement ferme tout en plaidant au sein de la CARICOM pour un engagement plus soutenu de la communauté internationale.

Le paysage politique offre cette année une complexité inhabituelle pour un pays marqué par un bipartisme aussi stable. Minnis, qui a perdu la main sur le MNL, se représente en indépendant dans sa circonscription de Killarney. Frederick McAlpine fait de même à Pineridge. Ces candidatures hors partis pourraient peser dans quelques circonscriptions au résultat serré. L'élection partielle provoquée par le décès du ministre Vaughn Miller fin 2025 a confirmé l'ancrage du PLP — mais a aussi montré une opposition loin d'être résignée.


Davis continue d'inaugurer des projets et de signer des accords à mesure que le scrutin approche. Pintard multiplie les rassemblements nocturnes, promettant transparence et efficacité là où le gouvernement sortant ne voit que résultats. Le débat ne se joue pas sur des idéologies opposées — les deux formations partagent les mêmes fondamentaux libéraux — mais sur la compétence, la gestion des deniers publics, et la capacité à protéger un modèle de développement que le dérèglement climatique menace plus sûrement qu'aucun adversaire politique.

Les quarante-et-un députés qui prêteront serment après le 12 mai hériteront d'un pays aux finances assainies, à l'image internationale restaurée — et posé à quelques décimètres au-dessus du niveau d'une mer qui monte.