SUEDE - ANNIVERSAIRE

Carl XVI Gustaf, le roi que la République a désarmé

Il y a des destins qui commencent par un bruit de ferraille dans la neige. Le 26 janvier 1947, un Douglas DC-3 de la KLM décolle de Kastrup par un hiver scandinave ordinaire, direction Stockholm, avec à son bord le prince héritier Gustave-Adolphe de Suède. L'appareil n'atteindra jamais son altitude de croisière. Un technicien de piste avait oublié de retirer les goupilles de blocage des gouvernes de profondeur. Le DC-3 s'écrase dans un champ enneigé à quelques mètres de la piste, explose, tue les vingt-deux occupants. À Stockholm, dans les appartements du palais de Haga, un enfant de neuf mois vient de perdre son père. Carl Gustaf Folke Hubertus — quatrième fille, puis le fils tant attendu, dernier d'une fratrie de cinq — propulsé en quelques secondes au rang de deuxième dans la ligne de succession, juste derrière un grand-père octogénaire.
On ne choisit pas les débuts. Né le 30 avril 1946, il célèbre aujourd'hui ses 80 ans.

Sa mère, la princesse Sibylle de Saxe-Cobourg et Gotha, élève seule ses cinq enfants dans une cour que l'après-guerre a rendue hostile aux Allemands. Elle porte le deuil en silence, affronte une impopularité publique persistante, et protège ses enfants — peut-être trop. Les circonstances exactes de la mort du père, le jeune Carl Gustaf les apprendra des années plus tard, au détour de conversations de nourrices. Il fréquente Sigtuna, l'internat le plus sévère du pays, passe par les trois académies militaires réglementaires — marine, armée de terre, aviation — et dissimule toute sa scolarité une dyslexie profonde que le palais considère comme une affaire privée. Il peine sur les textes, redoute les lectures officielles, compense par la navigation hauturière, la mécanique et le scoutisme. La disparition de son arrière-grand-père Gustave V, en 1950, le hisse au rang d'héritier direct à quatre ans à peine. Mais son grand-père Gustave VI Adolphe, archéologue, monarque érudit, régnera jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans, offrant au prince une vingtaine relativement préservée.

Ce sursis prend fin le 15 septembre 1973. Gustave VI Adolphe s'éteint à l'hôpital d'Helsingborg. Le prince de vingt-sept ans — que la presse scandinave dépeint volontiers comme un habitué des boîtes londoniennes et des voitures rapides — devient Carl XVI Gustaf, roi de Suède. Il hérite d'une couronne que ses contemporains politiques sont déjà en train de vider de sa substance.

Le « compromis de Torekov », négocié discrètement entre forces politiques dès 1971, se traduit dans le marbre constitutionnel en 1974. La nouvelle constitution est radicale : le roi ne désigne plus le formateur du gouvernement, ne signe plus les lois, ne préside plus les conseils des ministres ordinaires, perd le commandement nominal des armées. Parmi les monarchies européennes, aucune réforme comparable n'avait jusqu'alors réduit à ce point les prérogatives d'un souverain régnant. Carl XVI Gustaf encaisse la rétrogradation sans combattre — il n'a guère le choix, et il le sait. Il choisit pour devise « Pour la Suède, avec mon temps », formule qui ressemble moins à un programme qu'à une déclaration de survie. Il a compris très vite que le maintien de la monarchie bernadotte ne se jouerait pas sur le terrain politique, mais sur celui de l'utilité perçue : diplomatie commerciale, prix Nobel, causes environnementales. Il s'y consacre avec une rigueur qui compense l'effacement institutionnel.

La rencontre qui change son règne sur le plan humain a eu lieu un an avant son couronnement, aux Jeux olympiques de Munich en 1972. Silvia Sommerlath est alors interprète diplômée, hôtesse en chef de l'organisation des Jeux pour le consulat argentin. Le coup de foudre, le roi l'évoquera lui-même des années plus tard à la télévision. Épouser une roturière d'origine étrangère reste à l'époque un risque politique réel pour la maison Bernadotte. Il passe outre. Le mariage est célébré le 19 juin 1976 à la cathédrale de Stockholm — la veille, lors du gala à l'Opéra, ABBA crée « Dancing Queen » en l'honneur de la future reine. Silvia s'impose rapidement comme la pièce maîtresse du règne. Elle apporte le charisme naturel, la maîtrise des relations publiques et la chaleur publique qui font régulièrement défaut à un mari perçu comme guindé, distant, peu à l'aise face aux caméras.

La naissance de la princesse Victoria en 1977, puis du prince Carl Philip en 1979, ouvre un épisode constitutionnel dont Carl XVI Gustaf sortira fragilisé. Carl Philip est d'abord héritier, conformément à la règle de primogéniture masculine. Le Riksdag vote la primogéniture absolue en 1979 ; la loi entre en vigueur le 1?? janvier 1980, rétrogradant Carl Philip au profit de sa sœur aînée alors qu'il a sept mois. Le roi exprime publiquement son malaise — non pas contre la réforme en elle-même, mais contre la rétroactivité : on ne peut, estime-t-il, retirer un titre constitutionnel à un enfant qui l'a légalement porté. C'est l'une des rares fois où il prend une position publique sur une question politique. Elle lui vaut une volée de critiques dans la presse nationale et fige durablement son image de monarque conservateur et patriarcal.

Les décennies suivantes avancent sans heurts majeurs. Le roi visite les provinces, reçoit les chefs d'État, porte les dossiers industriels suédois à l'étranger, défend la mer Baltique et les forêts boréales. L'institution monarchique tient, sans éclat particulier. Puis vient l'automne 2010.

La publication d'une biographie non autorisée — Carl XVI Gustaf. Den motvillige monarken — provoque un choc national d'une brutalité rare. Trois journalistes d'investigation y dépeignent un monarque habitué, dans ses jeunes années, des soirées dans des clubs interlopes, de femmes dévêtues, et d'un entourage qui aurait sollicité des figures de la pègre stockholmoise pour faire disparaître des archives photographiques compromettantes. La Suède, qui fait de la transparence et de la probité morale les piliers de son contrat social, est sidérée.

La gestion de crise du palais empire tout. Le roi ne convoque pas de conférence de presse à Stockholm. Il s'exprime au terme d'une partie de chasse à l'élan, en manteau de trappeur, entouré de ses chiens, face à une meute de journalistes incrédules plantés en lisière de forêt. Il déclare avoir discuté des allégations avec la reine et sa famille. Il annonce vouloir « tourner la page ». À aucun moment il ne dément formellement. Cette esquive transforme un incendie contrôlable en brasier international. Des parlementaires réclament son abdication immédiate au profit de Victoria. La presse en fait des gorges chaudes pendant des mois.

Il s'en sort par l'usure et par les mariages. Celui de Victoria en 2010, celui de Madeleine en 2013, celui de Carl Philip en 2015 : trois événements populaires qui reconstituent une aura familiale que les révélations avaient fissurée. Il faudra cependant des années de travail silencieux sur les dossiers agricoles et environnementaux, un profil bas méthodique, pour que l'opinion suédoise lui accorde quelque chose qui ressemble à un pardon.

En 2019, il prend une décision que les observateurs saluent unanimement pour sa froideur pragmatique : il retire le statut d'altesse royale et l'accès aux fonds publics aux enfants de Carl Philip et de Madeleine. La lignée officielle se concentre sur Victoria et sa descendance directe. L'institution se resserre, son coût diminue, sa lisibilité s'améliore.

En 2023, il célèbre son jubilé d'or — cinquante ans de règne, record absolu dans l'histoire millénaire de la monarchie suédoise. Les cérémonies révèlent un roi visiblement marqué par une récente opération cardiaque, mais dont la place dans le paysage national n'est plus vraiment contestée. Il a signé les documents entérinant l'adhésion de la Suède à l'OTAN, observé depuis ses fenêtres le retour de la guerre en Europe orientale, traversé des décennies de crises migratoires et de mutations économiques.
Le 30 avril prochain, il aura quatre-vingts ans. Carl XVI Gustaf a commencé son existence dans l'ombre d'une carlingue calcinée sur la neige de Kastrup. Il a régné sur une monarchie que ses contemporains avaient réduite à un rôle de figuration constitutionnelle, traversé un scandale qui aurait pu l'emporter, et maintenu l'institution en vie par la force de l'inertie, quelques réformes bien calculées et un sens aigu de sa propre substituabilité. Assis à sa droite lors des banquets d'État, Victoria attend. Elle a toujours attendu.