MEMOIRE D URNES

1 mai 1997 : 3h01 — La nuit où dix-huit ans de pouvoir conservateur ont pris fin

Il est un peu passé 3 h du matin au centre de dépouillement d'Enfield Southgate, dans la banlieue nord de Londres, ce 2 mai 1997. Michael Portillo, secrétaire d'État à la Défense, fixe le vide. Son visage s'est pétrifié devant les caméras de la BBC. Le directeur du scrutin s'approche du micro et égrène les résultats : Stephen Twigg, le candidat travailliste, 20 570 voix. Michael Portillo, 19 137. La déclaration officielle, prononcée à 3 h 01, sera retransmise en boucle pendant des décennies. Un murmure parcourt la salle avant d'exploser en acclamations. Un ministre de premier rang, fort d'une majorité sortante d'environ 15 000 voix, vient d'être balayé par un inconnu de 30 ans. La chute de Portillo cristallise à l'écran ce que les chiffres diront au matin : un effondrement.

Derrière lui, des bastions s'écroulent les uns après les autres. Des circonscriptions rurales du sud de l'Angleterre aux anciens centres industriels du nord, la carte électorale britannique se teinte d'un rouge uniforme. Le Parti travailliste remporte 418 sièges — un gain de 145 députés, une majorité absolue de 179 à la Chambre des communes. C'est le plus grand triomphe de l'histoire du parti. En face, les conservateurs sont réduits à 165 élus, amputés de la moitié de leurs effectifs parlementaires en une seule nuit. En Écosse et au Pays de Galles, ils n'en gardent aucun. Les libéraux-démocrates de Paddy Ashdown, portés par le vote tactique anti-conservateur, plus que doublent leur représentation à 46 sièges — une performance inédite depuis l'entre-deux-guerres.

La catastrophe ne s'est pas construite en six semaines de campagne. Elle remonte à une date précise : le 16 septembre 1992. Ce jour-là, le gouvernement de John Major est contraint de retirer la livre sterling du mécanisme de change européen sous la pression brutale des marchés. La Banque d'Angleterre avait déjà englouti des milliards de réserves pour défendre la parité, en vain. Dans un ultime effort, le gouvernement annonce deux hausses successives des taux directeurs : de 10 à 12 % le matin, puis une promesse de 15 % dans l'après-midi. Les marchés s'en moquent et continuent de vendre la livre. En fin de journée, le chancelier Norman Lamont reconnaît la défaite : le taux de 15 % ne sera jamais appliqué, les taux retombent à 10 % le lendemain avec l'annonce officielle de la sortie du mécanisme de change. Le Parti conservateur perd ce soir-là sa réputation historique de compétence économique. Les sondages s'inversent dans les jours suivants, et les conservateurs ne retrouveront plus jamais la tête des intentions de vote.

L'agonie morale vient ensuite, lentement. Le cabinet de John Major s'enlise dans une série de scandales que la presse tabloïd résume dans un mot : le *sleaze*. Le député Neil Hamilton est accusé d'avoir accepté des enveloppes d'argent liquide du propriétaire de Harrods en échange de questions bienveillantes au Parlement. Des ministres démissionnent sur des révélations de liaisons extraconjugales, ruinant au passage la campagne de « retour aux valeurs fondamentales » que Major avait lancée quelques mois plus tôt. Dans la circonscription de Tatton, le journaliste indépendant Martin Bell, vêtu de son costume blanc, se présente sur une plateforme anti-corruption avec le soutien tacite des partis d'opposition — et chasse Hamilton de son siège.

À Westminster, la majorité parlementaire s'érode élection partielle après élection partielle. Major se retrouve à la merci de l'aile eurosceptique de son propre parti. Les débats sur la ratification du traité de Maastricht tournent à la guerre civile sur les bancs des Communes. Des députés rebelles votent contre leur propre gouvernement, forçant le Premier ministre à engager la confiance pour faire passer le texte. Un micro resté ouvert capture Major qualifiant ses propres ministres de bâtards. Sur le flanc droit, le milliardaire James Goldsmith finance le Parti du Référendum pour faire campagne sur la seule question de la sortie de l'Union européenne, drainant les suffrages des électeurs conservateurs les plus eurosceptiques.

En face, le Parti travailliste se métamorphose. Le 12 mai 1994, son chef John Smith meurt d'une crise cardiaque foudroyante. Dans les semaines qui suivent, un accord est conclu entre Tony Blair et Gordon Brown : Blair prendra la tête du parti, Brown se verra confier le contrôle exclusif de la politique économique. Un dîner au restaurant londonien Granita, le 31 mai 1994, en entérine les grandes lignes — bien que Brown ait précisé, des années plus tard, que l'essentiel avait été conclu avant ce repas, Granita n'en ayant été que la confirmation publique. Le nouveau dirigeant de 41 ans s'attaque immédiatement à la Clause IV des statuts du parti, celle qui imposait l'appropriation publique des moyens de production et d'échange. Sa suppression lors d'un congrès extraordinaire au printemps 1995 acte la naissance officielle du New Labour : acceptation de l'économie de marché, réassurance active des milieux d'affaires de la City, recentrage vers les classes moyennes suburbaines jadis séduites par le thatchérisme.

La machine de communication mise en place par Peter Mandelson et Alastair Campbell n'a pratiquement pas commis de faux pas. Sur la fiscalité, Gordon Brown s'engage à ne pas toucher au taux de base de l'impôt sur le revenu et à respecter les plafonds de dépenses du gouvernement sortant pendant deux ans. Sur la sécurité, Blair impose la formule : dur avec le crime, dur avec les causes du crime. Chaque déclaration est calibrée pour neutraliser les angles d'attaque conservateurs. Le soutien du *Sun* — tabloïd de Rupert Murdoch, fidèle soutien des Tories depuis des décennies — valide cette normalisation le jour même de l'ouverture de la campagne. Les cinq promesses travaillistes, imprimées sur des cartes de format poche distribuées à des millions d'exemplaires, donnent une prise concrète à un vote de renouveau qui cherchait ses raisons de ne pas avoir peur.

Au matin du 2 mai, Tony Blair quitte le Royal Festival Hall après avoir déclaré à une foule en délire qu'une nouvelle aube venait de poindre. John Major quitte discrètement Downing Street pour présenter sa démission à la reine Elizabeth II au palais de Buckingham, annonce dans la foulée son retrait de la direction du Parti conservateur, et confie aux journalistes qu'il prévoit simplement d'assister à un match de cricket à l'Oval dans l'après-midi. Quelques heures plus tard, la voiture de Blair s'engage dans Downing Street, accueillie par une foule brandissant des drapeaux — une scène minutieusement chorégraphiée pour les journaux télévisés du monde entier. Le nouveau chef du gouvernement franchit le seuil de la célèbre porte noire avec un mandat d'une ampleur inédite au XXe siècle.

L'onde de choc institutionnelle ne tarde pas. Le 6 mai 1997, quatre jours seulement après la victoire, Gordon Brown convoque une conférence de presse et annonce que la Banque d'Angleterre fixera désormais les taux d'intérêt de manière totalement indépendante. Le nouveau gouvernement travailliste vient de céder volontairement l'un de ses principaux leviers économiques — pour envoyer aux marchés financiers un signal de crédibilité que aucun discours n'aurait suffi à donner.