ESPAGNE - ANNIVERSAIRE
Juan Manuel Moreno Bonilla, fils d'immigrés, maître du Sud

Le 2 décembre 2018, le Parti socialiste perd la majorité absolue au Parlement andalou pour la première fois depuis trente-six ans. Ce soir-là, c'est une certitude qui s'effondre : l'Andalousie, fief historique de la gauche espagnole, était réputée ingouvernable pour la droite. Juan Manuel Moreno Bonilla, que les sondeurs donnaient battu, s'apprêtait à la prouver.
Que ce fils d'immigrés malagueños soit né à Barcelone le 1er mai 1970 tient du détail biographique anodin, et pourtant il l'a souvent rappelé — cette enfance modeste dans le sillage d'un père ouvrier acharné, décédé avant le grand triomphe politique, a nourri une rhétorique constante du mérite et de l'effort personnel. Il fête aujourd'hui ses 56 ans.
La famille rentre à Málaga quelques mois après la naissance. C'est là qu'il grandit, observe l'Andalousie des années soixante-dix et quatre-vingt, cette terre rongée par le chômage structurel et l'hégémonie socialiste — un réseau dense de subventions, d'emplois publics, de dépendances institutionnelles soigneusement entretenu depuis la Transition. Il obtient une licence en protocole et relations institutionnelles à l'université Camilo José Cela, complétée plus tard par un programme de leadership en gestion publique à l'IESE de Madrid.
L'engagement partisan arrive tôt et sans détour. En 1995, à vingt-cinq ans, il entre au conseil municipal de Málaga comme délégué à la Jeunesse et aux Sports, sous la tutelle de la maire Celia Villalobos. La machinerie régionale du Parti populaire identifie rapidement ce militant sans morgue, efficace en campagne et dépourvu des reflexes de l'aristocratie terrienne andalouse : il prend la tête des Nouvelles Générations d'Andalousie dès l'année suivante, entre au Parlement régional pour Málaga à vingt-sept ans, puis dirige les Nouvelles Générations au niveau national de 1997 à 2001 — période décisive pour constituer le réseau de fidélités qui portera sa carrière. En 2000, parachuté en Cantabrie comme c'est l'usage pour les cadres prometteurs, il fait son entrée au Congrès des députés avant de retrouver sa circonscription malaguène en 2007.
C'est Mariano Rajoy qui lui ouvre les portes du gouvernement national fin 2011, en le nommant secrétaire d'État aux Services sociaux et à l'Égalité. Loin de la joute parlementaire, il défend une stratégie nationale contre les violences faites aux femmes et pilote la loi sur les droits des personnes handicapées. Le profil qui se dessine est celui d'un conservateur pragmatique, attaché aux compromis et aux partenariats sociaux — une image qui tranche avec les postures idéologiques de la droite espagnole.
Le défi de sa carrière arrive en mars 2014. La direction madrilène l'envoie reconquérir l'Andalousie, forteresse socialiste tenue par Susana Díaz. Élu à l'unanimité à la tête du PP andalou, il quitte ses fonctions ministérielles pour se lancer. La première confrontation, en mars 2015, tourne court : les scandales de corruption nationaux pèsent sur le parti, l'électorat ne suit pas. Beaucoup l'enterrent alors, le voyant comme un homme de Madrid mal greffé sur le terreau du Sud. Le Parlement andalou le désigne sénateur le 1er juillet pour lui conserver une tribune.
Il prend son temps. Le scrutin du 2 décembre 2018 lui donne finalement sa fenêtre, mais dans une configuration que personne n'avait anticipée : le PP arrive deuxième avec vingt-six sièges — le Parti socialiste conserve trente-trois élus — et Vox fait irruption avec douze représentants, première percée de la droite radicale dans un Parlement espagnol. L'arithmétique est contraignante. Moreno Bonilla scelle une coalition avec Ciudadanos de Juan Marín et obtient le soutien extérieur de Vox. Le 16 janvier 2019, le Parlement l'élit président par cinquante-neuf voix contre cinquante. Le 18 janvier, il prête serment. Susana Díaz, revenue dans les rangs de l'opposition, assiste à la fin de quatre décennies de domination ininterrompue.
Au pouvoir, sa méthode repose sur la baisse fiscale et l'attractivité des investissements — ce que Madrid dénonce comme une concurrence déloyale vis-à-vis des autres régions. La gestion de la pandémie de Covid-19 renforce paradoxalement sa stature : en crises, les présidents d'exécutif régional qui ne paniquent pas gagnent en crédibilité. Les chiffres économiques sont réels : les exportations andalouses dépassent les 250 milliards d'euros sur sept ans ; le chômage recule d'environ trente pour cent. Une cellule dédiée à l'accélération des projets d'investissement contourne les lenteurs administratives et génère des dizaines de milliers d'emplois.
L'alliance avec Ciudadanos s'effrite au niveau national, la pression de Vox sur les budgets régionaux devient pesante. Le 25 avril 2022, Moreno Bonilla dissout le Parlement sans préavis et convoque des élections pour le 19 juin. La campagne prend l'allure d'un plébiscite personnel : il absorbe l'électorat centriste en fuite de Ciudadanos, rassure une fraction des socialistes déçus par les alliances madrilènes de Sánchez avec les indépendantistes, et esquive les provocations de Macarena Olona, candidate de Vox. Le résultat est sans appel : cinquante-huit sièges sur cent neuf, majorité absolue. Pour la première fois, le PP andalou gouverne seul — et la montée en puissance nationale de Vox trouve sa première limite territoriale au Sud. Le 21 juillet, l'investiture est votée au premier tour.
Le second mandat consacre une hégémonie inédite de la droite andalouse. Moreno Bonilla restructure l'exécutif autour d'un cercle étroit de fidèles — Antonio Sanz Cabello, promu conseiller à la Présidence et à l'Intérieur, en est l'illustration. Son influence déborde désormais les frontières régionales. Nommé vice-président du Comité des régions de l'Union européenne fin 2021, il en devient premier vice-président en février 2025, et s'investit sur les dossiers climatiques aux COP28 et COP29, portant notamment la question de la sécheresse ibérique. En Espagne, il s'est installé comme le baron territorial le plus influent du PP — son modèle libéral-pragmatique sert d'étalon à une droite qui cherche encore à reconquérir le pouvoir national. La grand-croix de l'ordre d'Isabelle la Catholique est venue officialiser ce qu'on savait depuis le 19 juin 2022.
Un remaniement surprise le 15 octobre 2025 concentre un peu plus l'autorité autour de la présidence. Sur le bureau du palais de San Telmo, les dossiers liés à la gestion de l'eau s'accumulent : la sécheresse structurelle menace l'agriculture andalouse, et la bataille sur le financement de la communauté autonome face au gouvernement central n'est pas close. C'est le terrain où se joue désormais son mandat — loin des conquêtes électorales, dans la négociation longue et âpre des ressources.