BENIN - ANNIVERSAIRE
Patrice Talon, l'or blanc et le pouvoir noir

Il n'avait pas le profil d'un homme qui revient en vainqueur. Quand Patrice Talon pose le pied sur le tarmac de Cotonou en octobre 2015, il rentre d'un exil qui aurait dû l'enterrer politiquement. Trois ans plus tôt, il avait fui le Bénin sous l'accusation d'avoir commandité l'empoisonnement du président Thomas Boni Yayi — l'homme même dont il avait financé l'élection. Un mandat d'arrêt international, une médiation diplomatique acharnée, un pardon arraché en mai 2014 : autant d'épisodes qui, pour tout autre, auraient sonné le glas d'une carrière. Talon, lui, revenait pour prendre le palais de la Marina.
Sa trajectoire commence à Ouidah, le 1 mai 1958, dans une famille ancrée des deux côtés de l'histoire locale — père issu de cette ville côtière marquée par la traite des esclaves, mère rattachée à la lignée royale des Guédégbé d'Abomey. Il fête aujourd'hui ses 68 ans.
Sa vocation initiale n'est pas politique ni même commerciale : il veut piloter des avions. Il prépare des études de mathématiques et de physique à l'université de Dakar, réussit le concours d'Air Afrique, intègre l'École nationale de l'aviation civile à Paris — avant d'être recalé aux tests médicaux. La carrière de pilote s'arrête là. Le reste est conséquence.
En 1985, dans le Bénin encore engoncé dans son marxisme-léninisme finissant, Talon fonde sa première société et s'engouffre dans un créneau que personne n'avait véritablement structuré : la distribution d'intrants agricoles. Engrais, herbicides, pesticides — son réseau couvre rapidement le Burkina Faso, la Côte d'Ivoire, le Togo, le Mali, le Sénégal. L'homme a un sens du maillage commercial que les grandes firmes internationales de l'époque n'avaient pas jugé rentable d'exercer à cette échelle. Dès les années 1990, quand le gouvernement béninois libéralise son économie, il bascule vers le coton. Il crée les Industries cotonnières associées en 1990, rachète des usines d'égrenage à Kétou et Ndali, construit la Société des huileries de Bohicon en 1997. La holding de financement qu'il monte en parallèle centralise un empire qui finira par peser près de quatre cents millions de dollars et le classer dans les quinze premières fortunes d'Afrique francophone subsaharienne.
La fortune ne suffit pas à le protéger — elle le met au contraire au centre des rapports de force politiques. En 2006, il mise sur Thomas Boni Yayi, technocrate présenté comme incorruptible, et finance massivement sa campagne présidentielle. L'investissement est rentable : Yayi est élu, et Talon consolide son monopole cotonnier. En 2011, via Bénin Control, il emporte le marché du Programme de vérification des importations au port de Cotonou. Deux hommes, un pays, une relation de connivence réciproque. La rupture, quand elle vient, est d'une violence proportionnelle à la proximité passée.
Dès 2012, Yayi accuse son ancien parrain de malversations, de détournement de subventions douanières et d'une fraude de dix-huit millions d'euros. Les contrats sont annulés. Puis éclate l'affaire de l'empoisonnement : le médecin personnel du chef de l'État et sa propre nièce sont arrêtés, accusés d'avoir agi sous les ordres du milliardaire. Talon s'exile en France. La justice béninoise prononce des non-lieux en 2013. La pression diplomatique française et des présidents voisins obtient un pardon présidentiel en mai 2014. Fin du volet judiciaire — et début du volet politique.
La campagne de 2016 est bien réglée. Candidat indépendant, Talon porte un discours de rupture et une promesse tonitruante : un mandat unique de cinq ans, pour rompre avec les présidences qui s'incrustent. Il arrive deuxième au premier tour avec vingt-cinq pour cent des voix. Dans l'entre-deux-tours, il scelle une alliance avec Sébastien Ajavon, troisième homme. Le 20 mars 2016, il l'emporte avec soixante-cinq pour cent face à Lionel Zinsou, le banquier parachuté que ses adversaires avaient tôt fait de présenter comme le candidat de Paris. Le 6 avril 2016, il prête serment à Porto-Novo.
Ce que son quinquennat produit en matière d'infrastructure est réel et documenté. Le Programme d'Actions du Gouvernement génère une accélération des chantiers — port de Cotonou confié à des gestionnaires internationaux, routes bitumées, zone industrielle de Glo-Djigbé, extension de l'accès à l'électricité. Les institutions de Bretton Woods saluent la tenue macroéconomique. Talon gouverne en ingénieur : des objectifs chiffrés, des délais, des livrables. Ce modèle de gouvernance a ses mérites indiscutables et une contrepartie systématique.
La promesse du mandat unique est discrètement rangée. La réforme du code électoral instaure des cautions financières et des règles de parrainage conçues pour étouffer l'opposition avant même les urnes. En 2018, la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme — la CRIET — devient l'outil d'une purge que les organisations de défense des droits humains diront comme structurée. Ajavon, l'allié de 2016, est condamné à vingt ans de prison après la découverte de cocaïne dans un de ses conteneurs — lui aussi prend le chemin de l'exil et obtient l'asile politique en France. Aux législatives de 2019, l'opposition est juridiquement éliminée des listes. Le scrutin se tient dans un pays sous tension : vingt-trois pour cent de participation, manifestations réprimées à Cotonou et à Tchaourou. Boni Yayi rentre brièvement pour une médiation régionale fin 2019 — il repart sans avoir rencontré son successeur.
La présidentielle de 2021 confirme ce que la séquence précédente avait clairement annoncé. Joël Aïvo et Reckya Madougou, tous deux candidats potentiels recalés par la commission électorale, sont arrêtés, jugés par la CRIET et condamnés — respectivement à dix et vingt ans de détention. Patrice Talon est réélu au premier tour avec quatre-vingt-six pour cent des suffrages. Le chiffre ne dit pas ce que le scrutin représente ; il dit ce qu'il ne représente plus.
Son second mandat s'ouvre sur un succès diplomatique qui l'ancre dans un autre registre : en novembre 2021, la France restitue vingt-six trésors royaux d'Abomey — une victoire symbolique que Talon a su capitaliser sur le plan intérieur. Son épouse Claudine anime une fondation sanitaire — maternités, lutte contre le VIH — qui adoucit partiellement l'image d'une présidence perçue comme militaire dans sa méthode.
Le 7 décembre 2025, la résidence présidentielle est attaquée. Le lieutenant-colonel Pascal Tigri conduit un groupe de mutins qui s'empare brièvement des antennes de la télévision nationale pour proclamer la destitution du chef de l'État au nom d'un Comité militaire pour la refondation. La tentative de coup d'État est écrasée par la garde républicaine loyaliste, des frappes de l'aviation nigériane — sollicitées directement par Cotonou — des détachements de la CEDEAO déployés en urgence et un appui en renseignement français. Les enquêtes postérieures établissent que la junte nigérienne à Niamey, dans le cadre de l'Alliance des États du Sahel, était au courant et avait entretenu des contacts avec les mutins. Talon sort de l'épreuve politiquement intact et confirme publiquement qu'il ne briguera pas de troisième mandat.
Le 12 avril 2026, les électeurs béninois votent pour lui succéder. Ce qu'ils arbitrent n'est pas seulement une alternance. C'est l'héritage d'un homme qui a réellement transformé l'économie de son pays — et qui a simultanément réduit à portion congrue les conditions d'un débat politique libre. Ces deux réalités coexistent sans se résoudre, et c'est précisément pourquoi la succession s'annonce aussi incertaine.