MEMOIRE D URNES

2 mai 1999 : Les fantômes de l'isthme

Le 2 mai 1999, les Panaméens ne choisissaient pas seulement un président. Ils réglaient une dette historique vieille de trente ans — et le bulletin de vote portait deux noms qui résumaient à eux seuls le demi-siècle de tourments de l'isthme.

D'un côté, Martín Torrijos, fils du général putschiste. De l'autre, Mireya Moscoso, veuve du président qu'il avait renversé. Les diplomates accrédités à Panama City appelaient ça une élection entre fantômes. Ce n'était pas tout à fait faux.

Le 11 octobre 1968, la Garde nationale avait chassé Arnulfo Arias du palais présidentiel après onze jours d'exercice du pouvoir — il avait prêté serment le 1er octobre. L'opération était conduite par le major Boris Martínez et le lieutenant-colonel José Humberto Ramos, sous couvert d'une junte dirigée par les colonels José María Pinilla Fábrega et Bolívar Urrutia Parrilla. Omar Torrijos n'en était pas le maître au premier jour : il s'imposa progressivement, expulsa Martínez et Ramos vers Miami en février 1969, et gouverna seul jusqu'à sa mort dans un accident d'avion en juillet 1981. Trente ans plus tard, son fils se retrouvait face à la femme que son père avait jetée en exil.

Mireya Moscoso connaissait cette histoire dans ses moindres détails parce qu'elle l'avait vécue. La fuite précipitée vers la zone du canal contrôlée par les Américains, les décennies à Miami dans l'appartement que les exilés panaméens traversaient pour conspirer, le café préparé pour des hommes qui décidaient sans elle. À la mort d'Arnulfo Arias en août 1988, elle aurait pu se retirer. Elle avait choisi de reprendre le Parti Arnulfista et d'en faire une machine électorale qu'on n'attendait pas à ce niveau-là.

Ce scrutin se jouait en outre dans un compte à rebours que personne ne pouvait ignorer. Le 31 décembre 1999 à midi, en vertu des traités signés en 1977 par Jimmy Carter et Omar Torrijos, les États-Unis restitueraient le canal. Celui ou celle qui remporterait cette élection présiderait à cette rétrocession — un siècle de luttes diplomatiques et d'émeutes soldé en une passation de pouvoir. La personne installée au palais des Hérons hériterait des infrastructures portuaires, des bases militaires et de la voie d'eau la plus stratégique de l'hémisphère.

Le président sortant, Ernesto Pérez Balladares, avait voulu être cet homme-là. Son référendum constitutionnel de 1998 s'était fracassé sur un rejet populaire massif — près de 64 % de votes négatifs. Le peuple avait vu la manœuvre et l'avait sanctionnée. Son Parti révolutionnaire démocratique s'était donc rabattu sur la candidature de Torrijos fils, trop jeune et trop identifié à l'héritage paternel pour être vraiment rassurant, mais disponible et présentable.

Les attentes autour de la rétrocession n'étaient pas seulement symboliques. La population espérait que les revenus du canal, longtemps captés par la présence américaine, irriguent enfin les hôpitaux, les écoles, les routes des provinces rurales. Le contraste entre les gratte-ciel bancaires de la capitale et la pauvreté du Darién ou de Bocas del Toro rendait l'équation politique explosive. Washington observait le scrutin avec une nervosité qu'il dissimulait à peine : l'instabilité dans cette zone de transit aurait des conséquences qui dépassaient largement les frontières de l'isthme.

La campagne avait été d'une brutalité assez révélatrice de l'état réel du pays. Moscoso avait sillonné les routes de terre des provinces les plus reculées avec une rhétorique populiste calquée sur celle d'Arnulfo Arias, promesses de ralentir les privatisations et de protéger l'agriculture nationale contre la concurrence étrangère. Ses adversaires l'avaient qualifiée de ménagère incompétente — elle avait retourné l'insulte en avantage, se posant en alternative humaine aux technocrates dont la corruption avait entaché les cinq ans de Pérez Balladares.

Torrijos, lui, jouait sur deux tableaux : séduire la classe moyenne urbaine et les investisseurs tout en réactivant la nostalgie nationaliste des années soixante-dix. L'exercice n'était pas simple quand le bilan du gouvernement sortant, issu de son propre camp, avait fracturé les syndicats sur la question du droit du travail.

Un troisième homme tentait de perturber ce duel dynastique : Alberto Vallarino, ingénieur et homme d'affaires, candidat de la coalition *Acción Opositora* regroupant le Parti démocrate-chrétien, le Parti libéral et le Parti renouveau civique. Vallarino avait participé à la *Cruzada Civilista Nacional* contre Noriega en 1987-1989 et possédait un bilan civique solide. Il stigmatisait le populisme de Moscoso et le passif autoritaire du camp Torrijos, espérant capter un électorat conservateur et les milieux d'affaires inquiets de l'imprévisibilité de l'ancienne exilée. La polarisation historique du pays ne lui en a pas laissé l'espace : la dynamique avait rapidement verrouillé le scrutin sur le clivage d'origine.

Les résultats du soir du 2 mai ne laissaient place à aucune ambiguïté. Sur 1 330 730 bulletins dépouillés — 76,17 % de participation —, Mireya Moscoso totalisait 572 717 voix, soit 44,8 % des suffrages. Martín Torrijos en obtenait 483 501, soit 37,8 %, et Vallarino 222 250, soit 17,4 %. L'écart de sept points était net. Torrijos concéda rapidement, geste républicain qui désamorça les craintes de troubles.

Dans les rues de Panama City, les klaxons et les couleurs du Parti Arnulfista envahirent la nuit tropicale. La victoire de Moscoso avait une double portée que personne, dans les états-majors rivaux, n'avait vraiment anticipée : elle soldait symboliquement le coup d'État d'octobre 1968 et installait pour la première fois une femme à la magistrature suprême de la République du Panama. C'est elle, l'exilée raillée par les généraux, qui se tiendrait aux côtés de Jimmy Carter pour signer l'acte officiel de rétrocession le 14 décembre 1999, avant de hisser le drapeau panaméen sur le bâtiment de l'administration du canal le 31 décembre à midi précis.

Mais la fête masquait un rapport de forces législatif sévère. Sa coalition disposait de 24 sièges sur 71 à l'Assemblée, face aux 41 sièges contrôlés par la coalition Torrijos. La souveraineté territoriale totale était acquise ; la gouvernabilité, elle, restait entière à construire.