UN JOUR, UN PAYS

Tadjikistan, l'État de béton

Le 27 septembre 2024, des centaines de camions déversent sans relâche roches, argile et terre dans les gorges étriquées du Vakhch, à plus de mille mètres d'altitude. Le réservoir a monté de cinq mètres en une seule saison de fonte. Emomali Rahmon est là, en personne, à inspecter l'avancement du barrage de Rogoun — cet ouvrage dont la digue centrale doit atteindre 335 mètres pour devenir la plus haute du monde, et qui engloutit chaque année plus d'un milliard de dollars d'un budget national structurellement fragile. L'indépendance énergétique totale est promise pour mai 2027. Les bataillons d'ouvriers qui s'affairent nuit et jour incarnent, dans l'esprit du régime, la promesse d'un Tadjikistan enfin sorti des pénuries chroniques. Ils masquent surtout la réalité d'une république post-soviétique figée dans l'autoritarisme.

Ce pays n'a jamais vraiment connu l'après-guerre. L'effondrement de l'URSS fin 1991 a précipité le Tadjikistan dans un conflit civil d'une brutalité rare — les anciennes élites communistes de Kulob et de Khoudjand contre une coalition hétéroclite de libéraux et d'islamistes du Parti de la renaissance, des dizaines de milliers de morts, des centaines de milliers de déplacés. C'est de ce chaos qu'a émergé Emomali Rahmon, ancien directeur de kolkhoze propulsé à la tête de l'État en 1992 avec l'appui décisif de Moscou. Il a progressivement écrasé ou coopté les factions rivales jusqu'aux accords de paix de 1997. Trente ans plus tard, l'homme que la constitution désigne officiellement comme « Fondateur de la paix et de l'unité nationale » et « Leader de la Nation » n'a pas relâché d'un centimètre son emprise sur les institutions.

Le paysage politique tadjik tient moins d'une démocratie défaillante que d'un espace soigneusement vidé de toute concurrence. Le pays se classe au 159e rang mondial sur les indices de respect des processus démocratiques. Le Majlisi Oli, parlement bicaméral, fonctionne comme une chambre d'enregistrement. Le Parti de la renaissance islamique, toléré un temps dans le cadre des accords de paix, a été interdit en 2015, classé organisation terroriste, ses dirigeants emprisonnés ou exilés. La succession, elle, ne fait l'objet d'aucun suspense : Rustam Emomali, fils du président, cumule la mairie de Douchanbé et la présidence de la chambre haute — ce qui l'établit comme successeur constitutionnel automatique. La pérennité du clan, et de ses intérêts financiers, est architecturalement garantie.

La répression qui accompagne ce verrouillage politique ne se contente pas de cibler les opposants visibles. Plus de 700 ONG ont été dissoutes au cours des dernières années. Les avocats qui osent défendre des prisonniers d'opinion se retrouvent eux-mêmes poursuivis, condamnés à huis clos à des peines dépassant parfois vingt ans. Le Haut-Badakhchan, province isolée aux confins du Pamir, peuplée d'une minorité pamirie culturellement et linguistiquement distincte, vit sous un régime de contrôle militaire permanent. Les manifestations y sont écrasées par des unités spéciales, les leaders communautaires traqués ou liquidés sous couvert de lutte contre le crime organisé. Les demandes d'enquêtes indépendantes formulées par les instances internationales se heurtent au silence systématique de Douchanbé.

L'ingénierie sociale du régime descend jusqu'aux comportements les plus intimes. Dans un pays à quasi-totalité musulmane sunnite, les autorités cultivent un sécularisme officiel tout en criminalisant les pratiques religieuses échappant au clergé contrôlé par l'État. À l'été 2024, le parlement a voté une loi interdisant les vêtements jugés « étrangers à la culture nationale » — visant explicitement le hijab dans l'espace public. La fête traditionnelle enfantine d'Idgardak a été formellement interdite. Pendant ce temps, le ministère de la Santé annonce l'éradication des cigarettes électroniques d'ici fin 2025, sans que le tabagisme classique — massivement répandu chez les hommes — fasse l'objet d'une attention comparable. Ce tropisme répressif sur les mœurs contraste brutalement avec l'indifférence aux violences domestiques, endémiques dans le pays : les associations survivantes signalent que le retrait des agences occidentales a supprimé les seuls refuges pour femmes battues qui fonctionnaient encore.

La démographie aggrave le problème. La majorité de la population est née après la chute de l'URSS et n'a jamais connu d'autre dirigeant que Rahmon. Cette génération, connectée aux réseaux mondiaux malgré la censure, bute sur un système éducatif sous-financé et un marché du travail saturé, où la mobilité sociale ne passe que par la loyauté au parti ou les alliances claniques. Une partie se résigne à l'apathie. Dans les zones rurales les plus pauvres, la radicalisation religieuse clandestine offre un exutoire — que le régime instrumentalise aussitôt pour justifier ses politiques sécuritaires.

L'économie, elle, ne tient que par la migration. Des millions de Tadjiks travaillent sur les chantiers russes ou dans les exploitations agricoles de la Fédération. Les transferts de fonds constituent la première source de devises du pays — ce qui en fait un otage structurel des fluctuations du rouble et des humeurs migratoires de Moscou. La croissance affichée — 8,4 % pour 2025 — dit peu sur la répartition réelle des richesses dans un environnement d'affaires rongé par le népotisme. Rogoun absorbe l'essentiel des ressources publiques : pour la seule année 2026, plus d'un milliard de dollars doit être trouvé auprès de la Banque islamique de développement et des fonds saoudiens et qataris, alimentant une spirale d'endettement dont personne ne trace clairement la limite.

La géographie impose ses contraintes à la diplomatie. Le territoire est montagneux à 93 %, les axes de communication rares et fragiles. La frontière afghane court sur plus de 1 300 kilomètres — Douchanbé est la seule capitale d'Asie centrale à refuser tout dialogue avec les talibans depuis la chute de Kaboul, tout en hébergeant des figures de l'ancienne République islamique et en renvoyant les réfugiés ordinaires de l'autre côté du Piandj. Au nord, la vallée de Ferghana, dont les frontières héritées du découpage soviétique n'ont jamais été formellement délimitées, génère des conflits récurrents avec le Kirghizstan pour le contrôle de l'eau et des pâturages — des altercations villageoises qui dégénèrent régulièrement en affrontements entre blindés et mortiers, avec leur lot de destructions et de déplacés.

Entre ces deux fronts, la Russie et la Chine se partagent le pays selon une logique complémentaire. Moscou assure le parapluie militaire : la 201e base russe est la plus importante implantation de l'armée russe hors de ses frontières. La prééminence politique est totale — illustrée par le refus tadjik d'exécuter le mandat de la Cour pénale internationale visant Poutine lors de sa visite officielle à Douchanbé, pourtant signataire du Statut de Rome. Pékin, de son côté, finance les autoroutes d'altitude, construit les palais gouvernementaux et prend le contrôle de concessions minières en contrepartie d'allègements de dettes jamais vraiment transparents.

La Banque mondiale vient de valider une première tranche de 350 millions de dollars pour les chantiers énergétiques. La troisième turbine du Vakhch doit entrer en service en septembre 2027, selon décret présidentiel.