MEMOIRE D URNES

4 mai 1986 : le mensonge d'un homme, l'amnésie d'une nation

Le 4 mars 1986, deux dirigeants du Congrès juif mondial distribuent aux journalistes réunis au siège new-yorkais de l'organisation une simple photocopie d'un document militaire. Israel Singer et Elan Steinberg projettent sur écran la fiche de service d'un officier de la Wehrmacht. Le nom inscrit en haut appartient à l'homme qui brigue la présidence autrichienne — et qui a dirigé les Nations unies pendant une décennie. Les archives révèlent une adhésion à la ligue étudiante nationale-socialiste dès 1938, un enrôlement dans les sections d'assaut, et surtout un service actif dans les Balkans à partir de 1942 sous les ordres du général Alexander Löhr, futur criminel de guerre exécuté en 1947. L'onde de choc traverse l'Atlantique et frappe une Vienne assoupie dans la torpeur d'une campagne sans relief.

Kurt Waldheim incarnait jusqu'alors la respectabilité internationale dans ce qu'elle a de plus lisse — l'homme des compromis diplomatiques, le garant d'une Autriche neutre et prospère. Son autobiographie, publiée l'année précédente, affirmait qu'après une blessure sur le front de l'Est en 1941, il avait quitté l'uniforme pour achever ses études de droit à Vienne. La révélation de son affectation à Salonique en 1943 — au moment précis où la communauté juive de la ville, qui en formait le tiers de la population, était déportée vers les camps d'extermination — fait voler en éclats ce récit.

Mais l'affaire dépasse immédiatement la trajectoire individuelle. Elle touche le cœur de ce que l'Autriche a voulu croire d'elle-même. Depuis la déclaration de Moscou signée par les Alliés en 1943, le pays s'est confortablement installé dans le mythe de la première victime de l'agression hitlérienne. Ce récit fondateur a permis à la Seconde République de se reconstruire sans purger en profondeur son administration ni interroger la participation massive de ses citoyens à la machine de guerre du Reich. Les anciens combattants rentrés au pays ont été réintégrés dans la société civile, leurs années de service dissoutes dans un silence familial et institutionnel. Waldheim est le pur produit de ce pacte mémoriel. En l'attaquant, le Congrès juif mondial et la presse internationale s'en prennent indirectement à toute une génération de pères et de grands-pères. Le Parti populaire autrichien, formation conservatrice écartée du pouvoir depuis les années Kreisky, comprend très vite le potentiel électoral de cette blessure narcissique. Il choisit de faire bloc derrière son candidat, transformant les accusations historiques en une agression extérieure contre la souveraineté nationale.

La ligne de défense de l'ancien secrétaire général des Nations unies ne variera jamais : il n'était qu'un simple interprète, un fonctionnaire en uniforme qui ignorait tout des atrocités commises à quelques kilomètres de son bureau, et qui n'a fait que son devoir de soldat comme des centaines de milliers d'autres Autrichiens. Cette phrase résonne puissamment dans les foyers du pays. Elle crée une solidarité de l'amnésie qui transcende les clivages partisans habituels. Les sociaux-démocrates au pouvoir se retrouvent paralysés : leur candidat, Kurt Steyrer, ancien ministre de la Santé et figure consensuelle, peine à formuler une attaque frontale, sachant que condamner Waldheim revient à s'aliéner une vaste frange de l'électorat qui se reconnaît dans son parcours. La campagne bascule dans un patriotisme défensif teinté d'allusions xénophobes à peine voilées contre les « cercles new-yorkais ».

Le dimanche 4 mai 1986, les isoloirs autrichiens accueillent un corps électoral appelé à se prononcer autant sur son passé que sur son avenir. Les premiers dépouillements confirment la puissance du ressentiment : Waldheim arrive en tête avec 49,6 % des suffrages, à quelques dizaines de milliers de voix d'une victoire au premier tour. Steyrer plafonne à 43,7 %. Les observateurs étrangers présents à Vienne mesurent l'ampleur du fossé qui sépare l'opinion autrichienne des attentes de la communauté internationale. Le second tour est inévitable, mais le rapport de force a cessé d'être une question électorale — c'est un plébiscite sur l'innocence autrichienne.

Les cinq semaines qui suivent transforment Vienne en capitale assiégée par les caméras du monde entier. Le débat public se fracture brutalement le long d'une ligne générationnelle. De jeunes manifestants, soutenus par une partie de l'intelligentsia viennoise, descendent dans les rues tandis que des passants plus âgés les invectivent, ravivant un vocabulaire que l'on croyait disparu depuis les années trente. Des grèves de la faim sont organisées en plein centre-ville par des militants internationaux, dont le rabbin américain Avi Weiss. La réalisatrice Ruth Beckermann documente avec sa caméra ces affrontements où deux Autriche se regardent sans se reconnaître.

Face à cette pression, le directeur de campagne du Parti populaire, Michael Graff, opte pour l'escalade. Les panneaux électoraux du pays se couvrent d'un slogan qui entrera dans l'histoire politique européenne : Wir Österreicher wählen wen wir wollen — « Nous les Autrichiens, nous élirons qui nous voulons ». Le message est transparent. Chaque nouvel article de la presse anglo-saxonne exhumant les détails des déportations de Salonique ou des massacres de Kozara se traduit par un regain de sympathie pour le candidat assiégé. Les révélations s'accumulent pourtant, documentant le rôle logistique de l'état-major du général Löhr dans le nettoyage ethnique des Balkans. Waldheim maintient sa ligne d'ignorance absolue — il ne savait rien des trains partant pour Auschwitz depuis la gare de la ville grecque où il était cantonné. Cette défense technique, fondée sur l'absence de preuve d'une participation directe aux exécutions, suffit à rassurer un électorat décidé à clore le chapitre.

Le Parti socialiste tente désespérément de recentrer le débat sur l'économie et l'État-providence, mais Steyrer disparaît dans l'ombre du drame historique. Son refus d'utiliser les documents du Congrès juif mondial, dans l'espoir qu'une partie de l'électorat conservateur modéré bascule, s'avère un calcul totalement erroné. L'extrême droite nationaliste, qui a observé la campagne avec attention, voit ses électeurs du premier tour se reporter naturellement vers le candidat du Parti populaire, attirés par le parfum de défi nationaliste qui émane de sa candidature.

Le dimanche 8 juin 1986, les électeurs confirment ce que les sondages annonçaient depuis des semaines. Waldheim remporte la présidence avec 53,9 % des suffrages, reléguant Steyrer à 46,1 %. Ses partisans célèbrent une victoire présentée comme un acte de résistance face à une conspiration mondiale. Les capitales occidentales réagissent avec une froideur immédiate. L'ambassadeur d'Israël est rappelé pour consultations. La présidence autrichienne, traditionnellement conçue comme une fonction de représentation internationale, se transforme en poste reclus dont le titulaire devient indésirable dans la quasi-totalité des démocraties mondiales.

L'humiliation la plus cinglante survient en avril 1987 : le département de la Justice des États-Unis, sous l'autorité de l'administration Reagan, inscrit le président autrichien en exercice sur la liste des personnes interdites de séjour sur le territoire américain, l'invoquant pour son implication présumée dans la persécution de populations civiles. Un ancien secrétaire général des Nations unies traité juridiquement comme un criminel de guerre potentiel. Ses déplacements internationaux se réduisent pendant six ans à quelques visites dans des pays du bloc de l'Est ou du monde arabe. La Hofburg se referme sur elle-même comme une prison dorée.

Le séisme électoral recompose par ricochet le paysage politique intérieur. Le chancelier social-démocrate Fred Sinowatz, qui avait pris position contre Waldheim, tire les conséquences de la défaite et démissionne. Son successeur, Franz Vranitzky, ancien banquier pragmatique, engage une grande coalition avec le Parti populaire pour stabiliser le pays et tente de devenir le vrai visage de l'Autriche à l'étranger, voyageant sans relâche pour compenser la paralysie présidentielle.

C'est dans les marges de cette coalition que se joue la véritable conséquence à long terme. Le ressentiment attisé durant la campagne, la méfiance envers les médias étrangers et le rejet de l'establishment créent un terreau que quelqu'un saura exploiter. En septembre 1986, lors d'un congrès tumultueux à Innsbruck, un jeune politicien charismatique nommé Jörg Haider prend le contrôle du Parti de la liberté d'Autriche par un coup de force interne. Il évince l'aile libérale, assume un discours populiste et nationaliste, et comprend mieux que personne comment capitaliser sur l'énergie libérée par l'affaire Waldheim — récupérant un électorat décomplexé par la victoire de juin, prêt à entendre un discours de fierté nationale sans repentance. Le système politique de la Seconde République amorce à ce moment précis son déclin.

L'épisode contraint néanmoins la société civile à une introspection douloureuse. Des commissions d'historiens internationaux examinent les archives militaires. Une jeune génération d'universitaires et d'artistes s'empare du sujet, forçant les institutions à revoir les manuels scolaires et le récit officiel. Ce lent travail de maturation culmine en juillet 1991 : Vranitzky se lève devant le Conseil national et prononce un discours qui rompt définitivement avec le mythe de la première victime. Il reconnaît officiellement la coresponsabilité des Autrichiens dans les crimes du Troisième Reich et demande pardon au nom de la République. Ce n'est pas rien — mais il aura fallu cinq ans.

La présidence Waldheim s'achève en 1992 sans qu'il brigue un second mandat. Son successeur, le diplomate Thomas Klestil, entreprend de reconstruire méthodiquement les ponts détruits, réintégrant peu à peu le pays dans le concert des diplomaties occidentales. Le nom de Waldheim n'a jamais été effacé de la liste du département américain de la Justice.

Ce que les documents d'archives sortis des coffres américains en 1986 ont mis en lumière n'est pas un crime de sang direct, mais quelque chose d'aussi difficile à juger : le crime de bureaucratie, la complicité passive de la chaîne de commandement, la mécanique du mensonge d'État par omission. La question du degré de culpabilité d'un officier de renseignement chargé de rédiger des rapports pendant que des populations civiles sont massacrées à quelques kilomètres ne se résout pas dans un prétoire. Elle reste ouverte, inconfortable, politique. L'ancien secrétaire général qui parcourait le globe pour prêcher la paix s'est retrouvé prisonnier de son propre silence — incapable de formuler les regrets qui auraient peut-être, au moins, apaisé la controverse.

Dans ses mémoires posthumes, il persiste dans la vision d'une tragédie personnelle dont il aurait été l'injuste cible. Il exprime de profonds regrets sur sa réaction tardive face au drame de la Shoah, mais continue de plaider l'ignorance factuelle sur le terrain balkanique. La méthode de campagne éprouvée en 1986 — retourner les accusations historiques en complot des élites mondialisées — s'est installée durablement dans l'arsenal politique national. La droite radicale s'est implantée dans les gouvernements de coalition au fil des décennies suivantes, normalisant un style politique bâti sur la confrontation permanente avec les institutions internationales. C'est l'héritage le moins visible de cette élection, et sans doute le plus durable.