MEMOIRE D URNES

5 mai 2002 : Chirac par défaut — Le traumatisme républicain de 2002

Le visage d'Édouard Baer se fige sur le plateau de Canal+. À 20 heures précises, ce dimanche 21 avril 2002, deux portraits s'affichent côte à côte que les sondeurs n'avaient pas prévus ensemble. Jacques Chirac, président sortant, recueille 19,88 % des suffrages. Jean-Marie Le Pen, 16,86 %. Lionel Jospin, troisième, à 16,18 %. Dans les rédactions parisiennes, la stupeur est d'abord silencieuse — quelques secondes à peine avant que les cris d'incrédulité ne montent des rues des grandes villes. Cinq années de cohabitation s'achèvent sur une fracture que personne n'avait anticipée : la droite modérée contre la gauche de gouvernement, le duel classique de la Cinquième République, n'aura pas lieu.

La défaite de Jospin ne résulte pas d'un retournement de l'opinion. Elle est le produit d'une arithmétique fatale que son propre camp a construite. Seize candidats ont réuni les cinq cents parrainages nécessaires — un record absolu. La gauche plurielle, victorieuse en 1997, s'est présentée en ordre dispersé, transformant le premier tour en primaire fratricide. Christiane Taubira, Jean-Pierre Chevènement, Noël Mamère, Olivier Besancenot, Arlette Laguiller : chacun a grignoté une part du socle socialiste. Jospin, persuadé de sa qualification mathématique, avait mené une campagne de gestionnaire prudent — trop prudent. Sa déclaration affirmant que son projet n'était pas « d'essence socialiste », conçue pour séduire les classes moyennes, a désorienté l'électorat populaire sans en conquérir d'autre. Il a paru fatigué, concédant lui-même son usure face à un Chirac pourtant lourdement lesté par les affaires financières.

Le climat des semaines précédentes a fait le reste. Les journaux télévisés avaient fait de la petite et moyenne délinquance leur enjeu central. L'agression de Paul Voise, retraité d'Orléans dont le visage tuméfié avait envahi les écrans quelques jours avant le scrutin, avait cristallisé les angoisses. Le Pen a capitalisé sur ce terrain qu'il connaît mieux que quiconque. Sa qualification ne traduit pas une adhésion massive : son score en valeur absolue stagne entre 1995 et 2002, à environ 4 800 000 voix. C'est la dispersion de ses adversaires et une abstention à 28,4 % qui l'ont propulsé au second tour — non une marée nationaliste.

À 22 heures, Jospin prend la parole rue de Solférino. Ton martial, visage fermé. Il annonce son retrait définitif de la vie politique, la voix tremblante. Les militants pleurent devant les caméras. Place de la Bastille, les premières manifestations s'organisent spontanément. La France se réveillera le 22 avril avec une gueule de bois démocratique que ni les états-majors politiques ni les instituts de sondage n'avaient modélisée.

Dès le lundi matin, des milliers de lycéens se rassemblent sur les places des grandes villes, sans encadrement partisan. Les pancartes bricolées sur des morceaux de carton expriment la colère de ceux qui n'avaient pas l'âge de voter. Le choc moral se transforme en mobilisation de rue — d'une ampleur inédite depuis mai 1968.

La manifestation du 1er mai devient l'enjeu central de la quinzaine. Ce jour-là, à l'appel commun de la CGT, la CFDT, FO, la FSU et l'UNSA, entre un million et un million trois cent mille personnes défilent dans toute la France. À Paris, la marée humaine s'étire de la République à la Nation. Intellectuels, acteurs culturels, responsables religieux, dirigeants politiques de gauche comme de droite : le front du refus est hétéroclite à un point sans précédent. Les sections socialistes recommandent à leurs sympathisants de voter avec des gants chirurgicaux ou une pince à linge sur le nez. Le slogan « Plutôt escroc que facho », brandi par des milliers d'étudiants, résume avec une brutalité sans fard l'amertume de cet électorat acculé à sauver un président qu'il conspuait la semaine d'avant.

Chirac observe et adopte une posture présidentielle de rassembleur. Il comprend immédiatement que sa réélection ne reposera pas sur l'adhésion à son bilan, mais sur son statut de rempart institutionnel. Le 23 avril, à Rennes, il prend une décision sans précédent sous la Cinquième République : il refuse le débat télévisé de l'entre-deux-tours. Il ne débattra pas avec « un représentant de l'intolérance et de la haine ». Le choix est habile autant que calculé — il prive Le Pen de la légitimité d'un plateau partagé au sommet.

Le leader frontiste dénonce une dérobade, crie au déni de démocratie sur toutes les antennes. Isolé, il tente de mobiliser « le peuple de France » contre des élites coalisées. Son rassemblement traditionnel place de l'Opéra le 1er mai réunit une dizaine de milliers de personnes — écrasé symboliquement par l'ampleur des défilés républicains dans le reste de la capitale. La dynamique de sa qualification s'enraye face à ce front du refus absolu.

Le 5 mai, les bureaux de vote s'ouvrent dans une atmosphère d'une gravité singulière, tranchant avec la légèreté qui avait caractérisé le premier tour. La participation grimpe à près de 80 %. Les électeurs de gauche se déplacent en rangs serrés pour glisser le bulletin Chirac dans l'urne — geste mécanique, dicté par l'urgence démocratique bien plus que par la moindre adhésion au bilan du président sortant.

À 20 heures : 82,21 % pour Chirac. 17,79 % pour Le Pen, qui réunit environ 720 000 voix supplémentaires par rapport au premier tour. Le plafond de verre a tenu — blindé par la coalition la plus hétéroclite jamais rassemblée sous la Cinquième République. Vingt-cinq millions de voix contre cinq millions et demi. L'écart donne l'illusion d'une victoire écrasante de la démocratie libérale sur le nationalisme. Ce n'est pas tout à fait ce qui vient de se passer.

Au siège du Front national, Le Pen dénonce des « méthodes de type soviétique » et une « vaste mascarade ». Il n'a pas tort sur un point : l'ensemble du système politico-médiatique s'est effectivement ligué contre lui. Et il le sait mieux que quiconque — cette qualification historique, il la perçoit comme un premier jalon, pas comme une anomalie. Il plante consciemment les jalons d'un enracinement à long terme.

Place de la République, Chirac prend la parole avec une solennité mesurée. Il refuse le triomphalisme, s'adresse directement à ceux qui ont voté pour lui sans partager aucune de ses convictions. Il promet de répondre à « l'urgence sociale » et aux « fractures profondes du pays ». La foule applaudit le soulagement — mais la liesse reste sourde, empreinte de la conscience d'une cicatrice qui vient de s'ouvrir, et non de se refermer.

Dès le lendemain, la droite parlementaire entame sa réorganisation. Chirac, élu sans véritable majorité d'adhésion, lance la création de l'Union pour la Majorité Présidentielle — future UMP. Confiée à Alain Juppé, la nouvelle machine électorale a pour mission de fondre le RPR, les réseaux de Démocratie Libérale et les franges centristes ralliées, d'étouffer l'UDF de François Bayrou. Jean-Pierre Raffarin, figure de la droite libérale ancrée en province, est nommé Premier ministre le 6 mai pour mener la bataille des législatives avec un mot d'ordre de proximité rassurante.

À gauche, le paysage ressemble à un champ de ruines. Privé de son leader retiré sur l'île de Ré, le Parti socialiste plonge dans une crise existentielle. Les législatives de juin confirment la bérézina : la droite unifiée obtient une majorité absolue écrasante, reléguant l'ensemble de la gauche plurielle à une opposition squelettique. La stratégie de recentrage du gouvernement Jospin est accusée d'avoir coupé le parti de ses bases ouvrières — partiellement captées par la rhétorique sociale et sécuritaire du Front national. Sans introspection idéologique sérieuse, les divisions structurelles sont simplement reportées sur les échéances suivantes.

Le second mandat de Chirac — premier quinquennat de l'histoire institutionnelle française — s'ouvre sur un malentendu fondamental. Élu avec les voix de la gauche et de l'extrême gauche, le président met aussitôt en œuvre un programme de droite classique. Les promesses de réduire la fracture sociale se heurtent aux réalités budgétaires. La réforme des retraites portée par François Fillon et les tensions sur la décentralisation ravivent les clivages dès la première année, effaçant le fragile consensus du barrage républicain.

Le 8 mai, la composition du premier gouvernement Raffarin est annoncée. Le ministère de l'Intérieur est confié à Nicolas Sarkozy, avec une instruction claire : saturer l'espace médiatique et assécher le vote de contestation par une politique sécuritaire d'une sévérité inédite.