ESPAGNE - ANNIVERSAIRE
Salvador Illa, l'homme du calme face au chaos catalan

Le 8 août 2024, Carles Puigdemont remonte sur scène devant l'Arc de Triomphe de Barcelone, harangue ses partisans depuis une estrade improvisée, puis disparaît dans un véhicule sous les hélicoptères de la police — sept ans après le mandat d'arrêt, le feuilleton continue. À quelques centaines de mètres, dans l'hémicycle du Parlement catalan, un homme aux lunettes strictes attend sans broncher. Les élus indépendantistes exigent la suspension de la séance. Salvador Illa Roca ne bouge pas. Les mains posées sur son pupitre, il laisse passer le tumulte. Par soixante-huit voix contre soixante-six, il devient ce jour-là le premier président non nationaliste de la Généralité depuis quatorze ans. La mise en scène est involontaire, mais saisissante : d'un côté, l'exilé spectaculaire et insaisissable ; de l'autre, le fonctionnaire patient qui a fini par prendre sa place.
Ce contraste n'est pas cosmétique. Il dit quelque chose de plus profond sur la Catalogne de 2024 — sur l'épuisement d'une décennie de radicalité performative et sur le retour discret du politique ordinaire.
Illa n'a rien d'un tribun. Né le 5 mai 1966 à La Roca del Vallès, commune industrielle à une trentaine de kilomètres au nord-est de Barcelone, il grandit loin des grandes familles bourgeoises qui ont longtemps tenu les rênes de la politique catalane. Il fête aujourd'hui ses 60 ans.
Son père est ouvrier dans le textile, sa mère tient le foyer. Il fait une licence de philosophie à l'université de Barcelone, complétée par un MBA à l'IESE, la business school de l'université de Navarre — la trajectoire classique du cadre qui sait naviguer entre l'abstraction et le management. Une parenthèse militaire s'intercale : service accompli à la base d'El Bruc, grade de lieutenant dans l'infanterie. Détail rare pour un politique de sa génération.
Il entre en politique par la petite porte, la seule qui tienne dans la durée : le mandat local. Conseiller municipal de La Roca dès 1987, il en devient maire le 23 septembre 1995, à vingt-neuf ans à peine. Il y restera une décennie. Son bilan municipal tient principalement à un projet : La Roca Village, ce centre commercial de marques dégriffées qui a transformé une bourgade industrielle en destination touristique internationale. Le projet lui vaut autant de critiques écologistes que de recettes fiscales — c'est précisément le genre d'arbitrage qu'il apprendra à assumer sans état d'âme. Marié à Marta Estruch, père d'une fille unique, il réside encore dans sa ville natale. Rien dans sa biographie ne prépare à l'agitation.
La suite est moins spectaculaire encore : directeur général à la Justice de la Généralité à partir de 2005, coordinateur du groupe socialiste barcelonais à partir de 2010, architecte discret du pacte entre les socialistes et Ada Colau en 2016. C'est Miquel Iceta, patron du Parti des socialistes de Catalogne, qui repère en lui non pas un leader de meeting mais un organisateur d'appareil. Il lui confie le secrétariat à l'Organisation d'un parti en état de décomposition avancée, asphyxié entre la vague indépendantiste et la rigidité madrilène. Pendant des années, Illa restructure les fédérations, calme les guerres internes, construit patiemment un réseau de confiance territorial. Travail invisible, méthode de tapissier.
Le Covid le sort de l'ombre. Nommé ministre de la Santé le 13 janvier 2020 dans le gouvernement Sánchez — quota catalan, portefeuille secondaire en temps normal —, il se retrouve quelques semaines plus tard à gérer l'un des épicentres européens de la pandémie. L'Espagne confine en urgence, l'état d'alerte recentralise les commandes sanitaires, et Illa tient conférence de presse quotidienne face à un pays qui compte ses morts. La gestion est attaquée de toutes parts : pénurie de masques, hôpitaux débordés, impréparation manifeste. Mais son flegme absolu, son refus de tout excès polémique face aux attaques frontales de l'opposition lui forge une réputation inattendue — celle d'un homme qui ne se laisse pas désarçonner.
Les socialistes catalans en tirent les conséquences. Fin 2020, les sondages indiquent que sa popularité transversale post-Covid pourrait renverser le rapport de forces en Catalogne. Le 27 janvier 2021, au beau milieu de la campagne vaccinale, il démissionne. Carolina Darias lui succède à Madrid. La décision déclenche une volée de critiques : abandon de poste en pleine crise sanitaire, calcul électoral grossier. Illa ne commente pas et file à Barcelone installer sa campagne.
Le 14 février 2021, le PSC arrive en tête avec vingt-trois pour cent des voix et trente-trois sièges. Bonne performance — mais insuffisante. Le bloc indépendantiste, que menait Pere Aragonès à la Gauche républicaine et Puigdemont en exil, conserve la majorité absolue et reconduit sa coalition. Illa est chef de l'opposition. Il l'accepte sans bruit, s'enracine dans le paysage barcelonais, refuse tout retour ministériel à Madrid. En décembre 2021, Iceta — nommé entre-temps ministre de la Culture — lui cède la direction du PSC. Élu sans rival, avec un soutien quasi unanime, il renouvelle les cadres, promeut Lluïsa Moret et Núria Parlon, impose une ligne : pas d'affrontement frontal avec l'indépendantisme, soutien au dialogue Sánchez — amnistie comprises —, priorité absolue à la gestion des services publics.
Un épisode médical vient seul interrompre cette marche : hospitalisé à l'université Vall d'Hebron de Barcelone, il est diagnostiqué d'une ostéomyélite pubienne, infection bactérienne rare et douloureuse. Deux semaines d'immobilisation forcée, puis retour à l'assemblée.
Le reste obéit à une logique de délitement du camp adverse. L'implosion du gouvernement Aragonès provoque des élections régionales anticipées le 12 mai 2024. Le PSC les remporte avec vingt-huit pour cent des voix et quarante-deux sièges. Pour la première fois depuis le rétablissement de l'autonomie en 1980, le bloc souverainiste perd la majorité absolue. Les tractations estivales qui suivent sont intenses : un accord avec les Comuns Sumar, un soutien extérieur de la Gauche républicaine de Catalogne, contre la promesse d'un régime fiscal spécifique inspiré du *concierto económico* basque. Le pacte provoque une levée de boucliers chez les barons du PSOE, qui y lisent l'amorce d'un démantèlement de la solidarité nationale.
Le gouvernement qu'il présente intègre des figures issues d'anciennes formations conservatrices — Ramon Espadaler à la Justice — et des experts indépendants, signalant une ambition de gestion transpartisane plutôt que d'hégémonie partisane. Le 10 août 2024, il prête serment au palais de la Généralité dans une cérémonie dépouillée, sous le regard de la vice-présidente María Jesús Montero. Il jure de respecter la Constitution espagnole et le statut d'autonomie — sans mention d'aucun État indépendant.
Puigdemont, lui, court encore quelque part entre Barcelone et la frontière française. Les deux trajectoires, ce jour-là, disent tout sur la décennie qui se ferme.