MEMOIRE D URNES
6 mai 2007 : la rupture

Le 11 mars 2007 à vingt heures, Jacques Chirac apparaît sur les écrans avec cette gravité particulière des chefs d'État qui savent qu'ils parlent pour la dernière fois en tant que tels. La voix est grave, le ton testamentaire. Il ne briguera pas de troisième mandat, mettant fin à douze ans à l'Élysée et à quarante ans de vie politique. Le pays qu'il laisse est traversé d'une fracture sociale béante — hanté encore par le choc du 21 avril 2002, meurtri par les émeutes de l'automne 2005, rongé par un chômage de masse que deux décennies de politique de l'emploi n'ont pas entamé. La défiance envers les institutions atteint un niveau que les instituts de sondage peinent à mesurer. Les Français veulent autre chose. Ce désir de rupture, les deux principaux candidats vont tenter de l'incarner de façon radicalement opposée.
À droite, la machine est en ordre de marche depuis 2004. Nicolas Sarkozy a méthodiquement absorbé l'UMP, transformant le parti chiraquien en instrument docile de son ambition. Sa stratégie repose sur un paradoxe assumé : promettre la rupture depuis les couloirs du gouvernement sortant, en tant que ministre de l'Intérieur. Il théorise une droite décomplexée, n'hésite pas à emprunter les thématiques de l'autorité et de l'identité nationale au Front national, tout en proposant de réhabiliter la valeur travail — "travailler plus pour gagner plus". L'affaire Clearstream, qui l'a un temps exposé dans sa guerre fratricide contre Dominique de Villepin, n'a fait que durcir son étoffe. Le 14 janvier 2007, porte de Versailles, le congrès triomphal qui l'investit officialise ce que les chiraquiens refusaient d'admettre : le parti leur a échappé.
À gauche, le Parti socialiste sort de cinq ans de purgatoire. La nuit du 21 avril 2002 a tout emporté, y compris les certitudes. Le référendum européen de 2005 a achevé le travail en déchirant la famille socialiste entre Fabius, Strauss-Kahn et un François Hollande premier secrétaire impuissant à arbitrer. C'est dans ce vide que Ségolène Royal s'engouffre. Présidente de la région Poitou-Charentes, elle choisit de court-circuiter l'appareil en s'adressant directement aux militants et à l'opinion. Elle invente le concept de "démocratie participative", lance le site Désirs d'avenir, mêle des propositions sécuritaires inhabituelles pour la gauche — l'encadrement militaire des jeunes délinquants — à une posture maternelle et protectrice. Résultat : 60,65 % lors de la primaire interne du 16 novembre 2006, une victoire sans appel qui laisse ses rivaux sans voix.
Les deux finalistes partagent quelque chose d'inédit sous la Cinquième République : ils n'ont pas connu la Résistance ni les guerres de décolonisation. Ils promettent tous deux de liquider l'héritage de mai 68 — l'un pour en dénoncer le laxisme moral, l'autre pour réinventer l'autorité dans la famille et à l'école. Très tôt, l'affrontement se cristallise autour de leurs seules personnalités. Sarkozy sature l'espace médiatique de son énergie, promet de régler chaque problème par une loi ou une intervention de l'État. Royal cultive une forme de mysticisme politique, appelle à la "spiritualité", revendique un lien fusionnel avec le peuple — au risque de formules déconcertantes qui alimenteront les accusations d'improvisation. La campagne cesse très vite d'être un débat de fond pour devenir un référendum sur la capacité de l'un ou l'autre à tenir la fonction.
Le 22 avril 2007, les bureaux de vote enregistrent une affluence record : 84,75 % des inscrits. Cinq ans après le séisme du premier tour de 2002, les Français ont voté avec la conviction que l'abstention coûte cher. À vingt heures, les résultats confirment le duel attendu mais redistribuent les cartes. Sarkozy vire en tête avec 31,18 %, un score qui valide sa stratégie d'absorption : Jean-Marie Le Pen, qui avait tout bouleversé cinq ans plus tôt, s'effondre à 10,44 %. Royal se qualifie avec 25,87 %, sauvant l'honneur du PS mais accusant un retard qui complique sérieusement l'équation du second tour.
Le fait marquant de cette soirée, c'est François Bayrou. Le candidat de l'UDF totalise 18,57 % — près de sept millions de voix. Il a fait campagne contre le bipartisme, dénoncé les connivences entre élites politiques et économiques, refusé d'entrer dans le jeu gauche-droite. Il se retrouve arbitre absolu d'une élection dont il ne fera pas partie. La chasse à l'électorat centriste commence dès le soir du 22 avril. Sarkozy promet une "ouverture" gouvernementale la plus large possible. Royal, prenant un risque politique considérable, organise un débat télévisé face à Bayrou le 28 avril, retransmis sur BFM TV et RMC. L'UMP tente de faire interdire la diffusion par les instances de régulation — en vain. L'échange met en évidence des convergences sur la moralisation de la vie publique et l'Europe, mais Bayrou refuse toute consigne de vote explicite, déclarant seulement qu'il ne votera pas Sarkozy. Un appui en creux qui ne provoque pas la dynamique espérée, d'autant que l'aile gauche du PS observe ces tractations centristes avec une méfiance manifeste.
Sarkozy, lui, maintient la pression. Meetings géants, mobilisation de la droite parlementaire, discours axés sur la fierté nationale et la valeur du travail. Au PS, les "éléphants" tenus à l'écart pendant la primaire réapparaissent — et la cacophonie médiatique qui en découle contraste avec la discipline de l'UMP. Au Stade Charléty, Royal tente de raviver la flamme en appelant à l'audace et à la fraternité devant une foule immense. Les sondages, eux, ne bougent pas.
Le 2 mai 2007, plus de vingt millions de téléspectateurs regardent le débat d'entre-deux-tours. Le plateau est sobre, les règles ont été négociées au millimètre — des plans de coupe à la température du studio. Arlette Chabot et Patrick Poivre d'Arvor animent une confrontation de plus de deux heures. L'enjeu est asymétrique : Sarkozy, en tête dans tous les sondages, doit rassurer, lisser une image de dirigeant clivant. Royal, en challenger, doit prouver sa crédibilité présidentielle et trouver l'étincelle qui pourrait encore modifier la trajectoire de l'élection.
Les stratégies s'affichent dès les premières minutes. Sarkozy adopte un ton professoral, se force à la placidité, ponctue ses interventions de "Vous avez raison, Madame Royal". Royal, elle, choisit l'offensive systématique — confrontation directe sur chaque chiffre, chaque bilan, à commencer par le bilan sécuritaire du ministre sortant. L'échange est dense, technique, l'âpreté des débats sur les 35 heures, la dette ou le nucléaire révèle deux projets irréconciliables. Royal tient la discussion de fond, dissipe les doutes sur sa préparation. Mais le point de bascule que ses partisans attendent ne vient pas.
Il surgit là où personne ne l'espérait : un échange sur l'intégration des enfants handicapés en milieu scolaire. Royal accuse Sarkozy de cynisme politique, visage fermé, doigt accusateur, lui reprochant le démantèlement de certains dispositifs d'accueil par le gouvernement auquel il appartient. Elle parle de "sommet de l'immoralité politique". Sarkozy saisit l'ouverture. D'une voix posée, faussement courtoise, il lui demande de "ne pas s'énerver" et de "garder son calme". La réponse de la candidate fuse — elle revendique une "colère très saine face aux injustices". Sarkozy assène alors la formule : "Pour être président de la République, il faut être calme."
La séquence est cruelle. En cherchant à pousser son adversaire à la faute, Royal apparaît comme celle qui perd le contrôle. Sarkozy, réputé sanguin, réussit paradoxalement son examen de maîtrise de soi. L'image tourne en boucle dans les journaux télévisés du lendemain. Les conseillers de l'UMP sont convaincus que l'élection vient d'être pliée.
Dans les derniers jours de campagne, Royal tente une dramatisation extrême. La veille de la clôture officielle, elle déclare sur une station de radio que le choix de Sarkozy "présente un risque de violences et de brutalités dans le pays". La droite s'indigne, dénonce une manœuvre désespérée. Les sondages publiés avant la période de réserve montrent une stabilité absolue. L'avance de la droite n'a pas vacillé une seule fois depuis janvier.
Le 6 mai 2007, la participation s'élève à 83,97 %. À vingt heures, Nicolas Sarkozy est élu président de la République avec 53,06 % des suffrages, contre 46,94 % à Ségolène Royal. Près de deux millions de voix d'écart. Depuis le QG de l'UMP rue d'Enghien, c'est l'explosion. À la salle Gaveau, Sarkozy prononce un discours rassembleur — président de tous les Français, réhabilitation du travail, de l'autorité, de la morale. À la Maison de l'Amérique latine, l'ambiance est funèbre. Royal s'avance devant ses partisans en larmes, assume la campagne, prophétise que "quelque chose s'est levé qui ne s'arrêtera pas". Avant même la fin de la soirée, Dominique Strauss-Kahn prend la parole sur un plateau de télévision pour réclamer un renouvellement profond de la ligne du parti. Le règlement de comptes n'attendra pas.
La nuit de victoire inaugure une rupture stylistique immédiate. Sarkozy se rend au Fouquet's — brasserie huppée des Champs-Élysées — pour un dîner privé réunissant sa famille, son premier cercle politique et un nombre impressionnant de grands patrons, de banquiers et de vedettes du spectacle. Cette célébration très exposée lui vaut instantanément l'étiquette de "président des riches", une image tenace dont son quinquennat ne se défera jamais vraiment. Le lendemain matin, il embarque à bord du *Paloma*, le yacht de soixante mètres de Vincent Bolloré, au large de Malte.
Cette élection referme le cycle chiraquien et redéfinit l'espace politique français pour la décennie suivante. La droite s'est unifiée autour d'un leader capable d'absorber une large partie de l'électorat frontiste. La gauche se retrouve idéologiquement orpheline. Et le centre de Bayrou — sept millions d'électeurs en quête d'une maison — tente de s'institutionnaliser avec la création du Mouvement Démocrate, préfigurant une tripartition dont la France n'a pas fini de mesurer les effets.