FRANCE - ANNIVERSAIRE
Muselier, le docteur du Sud qui ne capitule jamais

Renaud Muselier porte un nom qui est déjà une biographie. Né le 6 mai 1959 à Marseille, il grandit dans une famille où la résistance n'est pas un mot abstrait. Son père, Maurice, pharmacien, a été déporté à Dachau pour faits de résistance — il en revient. Sa mère, Sylviane, née Girault en 1927, est décorée de l'ordre national du Mérite et de la Légion d'honneur pour les mêmes raisons. La guerre n'est pas un récit lointain dans cette maison, c'est une mémoire vécue, transmise, revendiquée. Il fête aujourd'hui ses 67 ans.
Du côté paternel, son grand-père Émile Muselier, vice-amiral, organise les Forces navales françaises libres et rallie l'archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon au général de Gaulle — avant de tomber en disgrâce auprès de ce même de Gaulle lors de querelles dont la marine garde encore la mémoire. Le petit-fils lui consacrera des décennies plus tard un livre entier pour réhabiliter sa mémoire. Du côté maternel, Renaud Muselier est le petit-fils du colonel Gontran Girault et d'une Américaine, Gladys Virginia Stewart — ce mélange franco-américain, presque romanesque, dit quelque chose du milieu cosmopolite dans lequel il baigne dès l'enfance. Par le premier mariage de sa grand-mère, il est le neveu de la reine Géraldine d'Albanie, demi-sœur de sa mère et épouse du dernier roi d'Albanie détrôné par les Italiens en 1939. La parenté royale ne changera rien à son rapport rugueux à la politique locale, mais elle dit l'épaisseur d'un lignage qui dépasse largement le cadre phocéen.
La famille Muselier est ancrée dans Marseille depuis plusieurs générations, nourrie du cosmopolitisme local. C'est dans cette ville, et nulle part ailleurs, que Renaud Muselier construit son identité — avec cette ambivalence propre aux Marseillais de grande famille : un sentiment d'appartenance totale à la cité et une conscience aiguë que le monde commence bien au-delà du Vieux-Port.
Il n'a jamais su annoncer les choses à moitié. Le 8 avril 2026, dans un communiqué adressé aux adhérents de son microparti "Nos territoires d'abord", il officialise sa candidature aux élections sénatoriales dans les Bouches-du-Rhône — et précise aussitôt qu'une victoire le conduira à quitter la présidence de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur. La clarté est presque provocatrice. Elle résume bien l'homme.
Son héritage est encombrant, au sens noble du terme. Émile Muselier, son grand-père, vice-amiral au tempérament volcanique, avait créé les Forces navales françaises libres, imposé la croix de Lorraine comme symbole de la résistance navale et tenu tête au général de Gaulle lors de querelles dont la marine garde encore la mémoire. Le petit-fils, né le 6 mai 1959 à Marseille, a hérité de cette mâchoire carrée et de cette disposition à la rébellion frontale quand une ligne venue d'en haut heurte ses convictions territoriales.
Il commence pourtant par la médecine, pas par la politique. Diplômé en médecine du sport et rééducation fonctionnelle, il co-fonde dès 1981 les cliniques Saint-Martin à Marseille et en prend la direction médicale. La gestion d'une structure hospitalière forge un sens du concret que ni Sciences Po ni l'ENA n'enseignent. La politique arrive dans les années 1990, avec l'apprentissage au contact de Jean-Claude Gaudin. L'attelage fonctionne précisément parce qu'il est asymétrique : Gaudin apporte la ruse, la rondeur et le réseau institutionnel ; Muselier, l'énergie pure et la capacité à aller au contact rugueux lors des campagnes de terrain, notamment face au phénomène Bernard Tapie.
La victoire de Gaudin aux municipales de 1995 le propulse premier adjoint, avec des délégations lourdes sur l'économie et les grands dossiers urbains. Simultanément, il entre au Palais-Bourbon, élu député des Bouches-du-Rhône dès 1993. Jacques Chirac repère ce franc-tireur provincial, loyal mais doté d'une assise électorale propre. La réélection du président en 2002 lui ouvre les portes du gouvernement Raffarin : secrétaire d'État aux Affaires étrangères pendant trois ans, il gère les crises consulaires, organise le rapatriement de ressortissants lors des flambées de violence en Côte d'Ivoire et représente la diplomatie française sous l'autorité successive de Dominique de Villepin puis de Michel Barnier. Il vit de l'intérieur la tension maximale avec Washington autour du refus français de s'engager en Irak. Cette parenthèse au Quai d'Orsay lui donne une dimension d'homme d'État que ses adversaires marshallais ne lui reconnaîtront jamais tout à fait.
Le retour aux affaires marseillaises, en 2008, est brutal. Gaudin sauve son fauteuil de justesse. L'enjeu bascule alors sur la communauté urbaine Marseille Provence Métropole, où la droite dispose de la majorité. Muselier se présente pour en prendre la présidence. Ce qui suit est une trahison à l'ancienne : dans le secret de l'isoloir, des élus de son propre camp rayent son nom et offrent la victoire au socialiste Eugène Caselli par deux voix. Le dauphin comprend avec amertume que ses propres troupes l'ont délibérément sacrifié. Il quitte ses fonctions exécutives municipales et se replie sur son seul mandat de parlementaire.
Le purgatoire prend la forme d'un mandat européen décroché en 2014. Loin des intrigues permanentes du Vieux-Port, il travaille sérieusement à la commission des transports et du tourisme, refait ses forces et prépare la suite. Il revient sur la scène régionale en 2015, en second sur la liste menée par Christian Estrosi face à l'extrême droite. La victoire au second tour — arrachée grâce au retrait de la gauche — le ramène au sommet local comme président délégué du conseil régional.
En mai 2017, Estrosi démissionne pour redevenir maire de Nice. Muselier lui succède. Il rationalise les dépenses, ouvre les trains régionaux à la concurrence contre des syndicats puissants, lance un plan de transition climatique ambitieux baptisé "COP d'avance". La pandémie de Covid-19 en 2020 lui offre un terrain où son pragmatisme de médecin reprend le dessus : commandes autonomes de masques, stocks sécurisés depuis l'étranger, défiance ouverte envers la lenteur de l'administration sanitaire centrale.
L'élection régionale de 2021 est son véritable Rubicon. Thierry Mariani, candidat du Rassemblement national, tient la corde dans tous les sondages. Muselier prend une décision qui fracture la droite nationale : il constitue dès le premier tour une liste d'ouverture intégrant des membres de La République en marche. L'état-major des Républicains hurle à la compromission. Les menaces d'exclusion pleuvent. Il les encaisse sans dévier. Les urnes lui donnent raison. Il conserve la présidence, mais les ponts sont définitivement détruits. Le 24 novembre 2021, lors du congrès de désignation du candidat présidentiel LR, il annonce son départ du parti.
En 2022, il rejoint Renaissance et apporte à Macron l'ancrage sudiste qui manquait à la majorité nationale. Il n'y perd pas son indépendance d'esprit : il soutient les grandes réformes gouvernementales tout en conservant une liberté de parole sur tout ce qui touche à sa région.
L'annonce d'avril 2026 est donc cohérente avec sa trajectoire. Le Sénat représente le point de chute naturel des grands exécutifs locaux, et le mode de scrutin sénatorial — reposant sur les grands électeurs — fait de lui le favori quasi assuré compte tenu de son contrôle des réseaux régionaux. Mais son départ ouvre mécaniquement une course à la succession que personne ne sait encore lire. Dans les couloirs de l'hôtel de région, les tractations s'accélèrent. Le docteur marseillais n'a pas encore rendu les clés que la question de son héritier agite déjà tout le Sud.