MEMOIRE D URNES
7 mai 2017 : naissance d'un nouveau monde ?

Le 1er décembre 2016, François Hollande a prononcé la phrase que la Cinquième République n'avait jamais entendue d'un chef d'État en exercice : il renonçait à se représenter. Vingt heures, le palais de l'Élysée, la voix sourde d'un président qui s'efface — la séquence électorale la plus imprévisible de l'histoire politique française venait de s'ouvrir.
Le vide ne tarde pas à produire ses effets. Le Parti socialiste, fracturé par cinq ans d'un mandat qu'il n'a jamais vraiment assumé, s'autodétruit lors d'une primaire qui marginalise Manuel Valls et propulse Benoît Hamon, porteur d'une ligne de rupture sans base solide. À droite, la conviction d'une victoire inévitable règne jusqu'au 25 janvier 2017, date à laquelle une édition du *Canard enchaîné* fait voler cette certitude en éclats. Les révélations sur les emplois présumés fictifs de l'épouse de François Fillon déclenchent une tempête judiciaire dont sa campagne ne se relèvera pas. Il maintient sa candidature, dénonce un assassinat politique, mais parcourt les semaines suivantes sous les casseroles. La France qui vote au printemps 2017 est une nation meurtrie : trois ans d'attentats, des fractures territoriales que personne ne colmate, une défiance envers les élites qui n'a plus rien de diffus. L'espace politique central s'est vidé.
Le soir du 23 avril, le verdict est sans appel. Pour la première fois sous la Cinquième République, aucun des deux partis de gouvernement ne qualifie son candidat au second tour. Fillon plafonne à vingt pour cent. Hamon s'effondre à 6,36. Ce résultat n'est pas une surprise de scrutin — c'est l'aboutissement d'une recomposition que les sondages avaient annoncée et que les états-majors des vieux partis avaient refusé de croire jusqu'au bout.
L'affiche du second tour oppose deux personnalités que le système partisan classique n'avait programmées ni l'une ni l'autre pour ce face-à-face. D'un côté, Emmanuel Macron, trente-neuf ans, aucun mandat à son actif, ancien banquier chez Rothschild, passé par l'Élysée comme secrétaire général adjoint avant d'être propulsé ministre de l'Économie par Hollande. Il avait lancé son propre mouvement, En Marche, en avril 2016, théorisé le dépassement des clivages, démissionné du gouvernement à l'été pour mieux consommer la rupture. Sa base électorale est urbaine, diplômée, insérée dans les flux de la mondialisation — celle qui a bénéficié des trente dernières années sans trop s'en inquiéter. De l'autre, Marine Le Pen, quarante-huit ans, présidente du Front National, qui a passé la dernière décennie à rendre son parti acceptable en écartant son propre père. La dédiabolisation a fonctionné : elle capte l'angoisse identitaire, la colère des bassins d'emplois sinistrés, la désindustrialisation périurbaine et rurale, tout ce que les indicateurs macroéconomiques ne savent pas mesurer.
Les deux ne partagent pas seulement des programmes différents — ils ne parlent pas la même langue. Macron invoque la souveraineté européenne, la start-up nation, la libération des énergies. Le Pen parle de frontières, de préférence nationale, de sortie de l'euro. Ce n'est pas un clivage de nuances. C'est un choix binaire sur la place de la France dans le monde, entre deux blocs sociologiques qui ne se croisent plus, ne lisent plus la même presse et ne partagent plus la même définition du déclassement.
Le 26 avril, la séquence Whirlpool cristallise ce fossé. Marine Le Pen surgit à l'improviste sur le parking de l'usine d'Amiens, menacée de délocalisation en Pologne, pendant que Macron rencontre l'intersyndicale à la chambre de commerce. Elle distribue des poignées de main sous les acclamations, se pose en voix du peuple face à un candidat de l'oligarchie enfermé dans les salons. Macron, informé de la manœuvre, change son programme et se rend à son tour sur le parking — accueilli par des sifflets et des pneus brûlés. Pendant quarante minutes, dans la fumée, il s'enfonce dans la foule hostile et argumente sans promettre le sauvetage de l'usine, jugeant la promesse intenable. Les postures des deux finalistes sont figées là, dans cette scène.
Le 3 mai, le débat télévisé de l'entre-deux-tours tourne au chaos pour Marine Le Pen. Elle ouvre sur une agressivité totale : attaques personnelles, dossiers éparpillés, ricanements, expressions qui déstabilisent l'adversaire. Macron ironise sur la "poudre de perlimpinpin" et démonte méthodiquement son programme économique. Le passage sur la sortie de l'euro est catastrophique : ses explications confuses sur une potentielle double monnaie trahissent une impréparation que ses propres partisans ne lui pardonnent pas en coulisses. Ce soir-là, le débat est perdu.
Le 5 mai, à la clôture de la campagne, l'opération MacronLeaks — des milliers de courriels internes piratés et déversés sur les réseaux sociaux — tente d'instiller le doute sur des financements occultes. Elle survient trop tard, trop massivement, pour être crédible. Les médias traditionnels respectent la période de réserve. La manœuvre échoue à inverser la dynamique du scrutin.
Le 7 mai, à vingt heures, Macron remporte la présidentielle avec 66,10 % des suffrages. À trente-neuf ans, il devient le plus jeune chef d'État français depuis Louis-Napoléon Bonaparte. La scénographie de la victoire est calculée : la cour du Louvre dans l'obscurité, la silhouette solitaire du nouveau président marchant lentement vers la tribune sur les notes de l'Ode à la joie, l'hymne européen. Le symbole est explicite.
Sous les drapeaux agités par la foule, les chiffres du ministère de l'Intérieur racontent pourtant autre chose. L'abstention atteint 25,44 % — niveau record pour un second tour de présidentielle depuis 1969. Plus d'un électeur sur quatre a refusé de choisir. Les bulletins blancs et nuls dépassent onze pour cent des votants. Marine Le Pen, dans sa défaite, rassemble plus de dix millions et demi d'électeurs — jamais l'extrême droite n'avait atteint ce seuil dans l'histoire de la République. La digue du front républicain, qui avait contenu Jean-Marie Le Pen à moins de dix-huit pour cent en 2002, a sérieusement fissuré. Le soir même, la présidente du Front National annonce une transformation profonde de son mouvement, prenant acte sans détour que sa formation est désormais la première force d'opposition du pays.
Les législatives de juin 2017 transforment la victoire présidentielle en hégémonie parlementaire. La République En Marche, alliée au MoDem, rafle une majorité absolue écrasante. Des centaines de députés sans expérience politique font leur entrée au Palais Bourbon. Le Parti socialiste est réduit à l'état de vestige. La droite perd une partie de ses cadres, séduits ou aspirés par la recomposition macroniste. Le paysage politique se redessine autour d'un pôle central dominant, avec des oppositions radicalisées sur ses deux flancs.
Macron s'installe à l'Élysée avec la promesse de réconcilier une France divisée. Les urnes de ce printemps 2017 disent surtout ceci : la division est là, profonde, et le ressentiment qu'elle charrie n'a pas disparu avec le résultat du 7 mai. Il attend.