TOGO - ANNIVERSAIRE
De la prison au palais — le destin improbable de Savi de Tové

En 1979, les portes de la prison civile de Lomé se referment sur un haut fonctionnaire togolais accusé de complot armé contre le régime du général Gnassingbé Eyadéma. Jean-Lucien Kwassi Lanyo Savi de Tové, cadre diplômé de Bordeaux et de la Sorbonne, entre dans l'obscurité du système carcéral pour dix ans. Près d'un demi-siècle plus tard, le 3 mai 2025, ce même homme prête serment devant le Congrès national. Il devient le cinquième président de la République togolaise, à 85 ans. La boucle est fermée — et elle dit tout de ce que la politique africaine postcoloniale a coûté à ceux qui ont voulu la pratiquer autrement.
Né le 7 mai 1939 à Lomé, Savi de Tové grandit dans la communauté éwé, historiquement influente dans le sud du pays et ses cercles intellectuels. Il fête aujourd'hui ses 87 ans.
Il observe de près les tractations du Comité de l'unité togolaise qui arrachent l'indépendance en avril 1960. La joie est brève. Dès 1963, l'assassinat du président Sylvanus Olympio — le premier coup d'État contre un chef d'État africain indépendant — inaugure une spirale de coups de force qui culmine en 1967 avec la prise du pouvoir total par Étienne Gnassingbé Eyadéma.
Sa réponse n'est pas l'exil militant mais l'expertise. Il traverse la Méditerranée, obtient un diplôme en droit à Bordeaux, soutient un doctorat en sciences politiques à la Sorbonne, complète sa formation à l'université de Naples Federico II avec un diplôme en développement économique. Le parcours d'un technocrate de haut vol — pas d'un opposant en rupture avec son État.
Ce qu'il fait au retour l'illustre. Le 6 février 1967, quelques semaines après le putsch d'Eyadéma, il est nommé secrétaire général du ministère des Affaires étrangères. Il y reste jusqu'en novembre 1974, avant de rejoindre le secteur privé au sein de la Compagnie française de l'Afrique occidentale. C'est là que la répression de 1979 le rattrape.
Son nom figure dans les enquêtes des services togolais portant sur un projet de renversement du gouvernement impliquant des figures de l'opposition en exil — dont Gilchrist Olympio. Sa complicité directe n'est pas établie, mais sa proximité avec les milieux contestataires suffit. Il est condamné à dix ans de prison, reconnu coupable avec quatre autres personnes. Cette décennie derrière les barreaux ne le brise pas — elle le transforme. Sorti vivant, il abandonne toute idée d'affrontement frontal. Désormais, sa ligne est celle du dialogue institutionnel et de l'entrisme patient.
L'ouverture des années 1990 lui offre un cadre. Les grèves et manifestations qui secouent le Togo contraignent le régime à organiser une Conférence nationale souveraine en 1991. Savi de Tové y participe et fonde le Parti des démocrates pour l'unité, tentant de dégager une voie entre le Rassemblement du peuple togolais et l'opposition intransigeante. Le 22 mars 1993, depuis Cotonou, le Collectif de l'opposition démocratique le désigne « Premier ministre » d'alternance, estimant que Joseph Kokou Koffigoh avait trop capitulé devant Eyadéma. Lomé ne reconnaît pas l'initiative. Aux législatives de 1994, il échoue à conquérir un mandat de député.
Le tournant réel intervient en 1999. Il fusionne son parti dans la Convergence patriotique panafricaine, dont Edem Kodjo — ancien secrétaire général de l'OUA — prend la tête, et en devient premier vice-président. La ligne est claire : ni chaise vide ni rupture, mais compromis pour faire bouger le système de l'intérieur. L'opposition radicale crie à la trahison. La mort d'Eyadéma en février 2005 et la captation du pouvoir par son fils Faure, adoubé par l'armée, provoquent des violences qui font des centaines de morts dans les villes du sud.
C'est dans ce contexte de crise ouverte que Savi de Tové franchit le pas. Le 20 juin 2005, il entre au gouvernement comme ministre du Commerce, de l'Industrie et de l'Artisanat, dans le cabinet dirigé par Edem Kodjo — une nomination accueillie favorablement par les institutions sous-régionales cherchant à stabiliser le pays. Il est reconduit sous le gouvernement de Yawovi Agboyibo et signe, au nom de la Convergence patriotique panafricaine, l'Accord politique global du 20 août 2006, texte qui pacifie temporairement le jeu électoral et rouvre la porte aux bailleurs internationaux.
Aux législatives d'octobre 2007, son parti ne décroche aucun siège. Lui-même est battu dans la préfecture du Zio. Écarté du gouvernement formé en décembre, il ne disparaît pas pour autant : le 27 mai 2009, il est nommé à la présidence du Cadre permanent de dialogue et de concertation, instance consultative chargée de désamorcer les tensions électorales. Une position en retrait, mais centrale pour qui comprend la mécanique togolaise.
La République lui remet le titre de Commandeur de l'ordre national du Mono en 2006. La suite semblait être celle d'un retrait honorable. Mais la Constitution de mars 2024 redistribue toutes les cartes. La Cinquième République togolaise institue un régime parlementaire : le pouvoir exécutif réel est confié à un président du Conseil des ministres — poste fait pour Faure Gnassingbé. La présidence de la République subsiste, mais réduite à un rôle honorifique : arbitrage formel des crises, continuité symbolique de l'État, mandat unique de six ans.
Le 3 mai 2025, les parlementaires réunis en congrès à Lomé élisent Savi de Tové à l'unanimité des 150 votants. Il devient, à 85 ans, le chef de l'État le plus âgé de l'histoire du pays. Pour le régime, il offre une caution rare : opposant historique, universitaire irréprochable, figure de compromis jamais compromise par la violence. Pour ses détracteurs, l'opération est transparente — un visage respectable sur une architecture de pouvoir inchangée, Faure Gnassingbé tenant fermement les rênes du Conseil des ministres pendant que le vénérable juriste signe les textes de loi dans les salons de la présidence.
Les deux lectures coexistent. Elles coexisteront longtemps. C'est, d'une certaine manière, la définition même du parcours de cet homme.