MEMOIRE D URNES
8 mai 2018 : Ramaphosa, le survivant

Les pales des ventilateurs tournent au ralenti dans les bureaux de vote de Soweto. Les coupures de courant ont rythmé la dernière semaine de campagne. Eskom, le géant énergétique d'État au bord de l'effondrement, a replongé le pays dans le noir à quelques jours du scrutin — résumant à lui seul le mandat qui s'achève. Le 8 mai 2019, les Sud-Africains se rendent aux urnes pour leurs sixièmes élections générales depuis la fin de l'apartheid. Vingt-cinq ans après les longues files euphoriques de 1994, l'ambiance n'est plus là. Les électeurs marchent vers les urnes avec la lourdeur d'une nation épuisée par une décennie de scandales, de stagnation et de promesses non tenues. Cyril Ramaphosa, chef de l'État depuis quatorze mois seulement, demande un mandat clair pour nettoyer son propre parti.
Ramaphosa a hérité d'un pays fracturé lorsqu'il a poussé Jacob Zuma vers la sortie en février 2018. Les années Zuma — que les analystes locaux désignent sans hésiter comme une décennie perdue — ont été le temps de la capture de l'État : un système de corruption institutionnalisée qui a permis à un réseau d'intérêts privés, et en particulier à la famille Gupta, de siphonner méthodiquement les entreprises publiques. Ramaphosa a promis une aube nouvelle. Il a mis en place des commissions d'enquête, limogé des ministres compromis, tenté de rassurer des marchés internationaux qui avaient depuis longtemps décroché. Mais l'urgence économique que lui a léguée son prédécesseur n'attend pas.
Le taux de chômage officiel frôle vingt-sept pour cent au premier trimestre 2019 — et dépasse cinquante pour cent chez les jeunes. L'économie sud-africaine, longtemps locomotive du continent, flirte avec la récession. Les inégalités raciales et sociales, héritage tenace de l'apartheid, restent parmi les plus élevées au monde. Ramaphosa lui-même incarne une contradiction que ses adversaires ne manquent pas de souligner : ancien leader syndical devenu milliardaire, il dirige un parti allié au Parti communiste et à la puissante confédération COSATU. Ce n'est pas une nuance anecdotique — c'est le cœur de la tension qui ronge le Congrès national africain.
Car la vraie bataille de Ramaphosa ne se joue pas contre l'opposition. Elle se joue à l'intérieur du parti. L'ANC est déchiré entre son camp réformateur et les factions liées à Zuma, incarnées par le secrétaire général Ace Magashule, qui résiste à toute tentative d'assainissement comme si sa survie politique en dépendait — ce qui est exactement le cas. Une partie de l'appareil d'État perçoit les réformes du président comme une menace directe. L'élection du 8 mai doit donc lui fournir un score suffisamment large pour imposer son autorité à un parti qui menace de le dévorer de l'intérieur. Battre l'opposition est le minimum requis. Écraser les factions rivales est le vrai enjeu.
L'électorat historique du mouvement de libération donne des signes d'épuisement. Dans les townships du Gauteng et du KwaZulu-Natal, les infrastructures se dégradent. Les manifestations pour l'accès à l'eau, à l'électricité et au logement se multiplient. Ramaphosa parcourt le pays en reconnaissant les erreurs du passé — posture de contrition inédite pour un chef d'État sortant qui sollicite un nouveau mandat. Il demande du temps. Les fidèles hésitent entre le loyalisme historique et l'abstention punitive.
L'opposition, de son côté, se présente en ordre dispersé. L'Alliance démocratique traverse une crise d'identité profonde. Son nouveau leader, Mmusi Maimane, premier Noir à diriger le parti, tente de séduire la classe moyenne noire urbaine sans froisser l'électorat blanc conservateur qui constitue encore le socle électoral de la formation. Cette position d'équilibriste génère des tensions internes, et la mauvaise gestion de la crise de l'eau au Cap — bastion du parti — a sérieusement entamé son image de bon gestionnaire. Maimane axe sa campagne sur l'emploi et la corruption, mais son message peine à exister face à l'aura présidentielle de Ramaphosa.
À la gauche de l'échiquier, les Combattants pour la liberté économique imposent le tempo médiatique. Fondé en 2013 par Julius Malema, ancien président des jeunesses de l'ANC exclu pour indiscipline, ce mouvement populiste capte la colère d'une jeunesse que la démocratie post-apartheid n'a pas sortie du chômage. Vêtus de leurs célèbres combinaisons rouges, les candidats du parti martèlent un programme radical — expropriation des terres sans compensation, nationalisation des mines et des banques — et Malema arpente les stades en accusant la génération de Mandela d'avoir sacrifié l'économie aux minorités blanches pour obtenir le pouvoir politique. Sur les campus et dans les quartiers informels, le discours résonne.
La campagne se déroule dans un climat de violence sourde, particulièrement au KwaZulu-Natal, où les assassinats ciblés de candidats locaux témoignent de la brutalité de la compétition pour l'accès aux ressources municipales. Sur le plan national, les débats télévisés révèlent surtout l'incapacité de l'opposition à formuler une alternative que la majorité silencieuse jugerait crédible. Près de quarante-huit partis figurent sur le bulletin de vote — un record absolu. Cette fragmentation profite mécaniquement au parti dominant, qui continue d'apparaître, malgré ses failles béantes, comme le seul garant de la stabilité.
Le matin du 8 mai, vingt-six millions sept cent mille électeurs inscrits sont appelés aux urnes. Les bureaux de vote ouvrent à sept heures sous haute surveillance policière, dans un calme remarquable. Dans les files d'attente, l'absence des jeunes est frappante. Près de six millions de Sud-Africains de moins de trente ans n'ont même pas pris la peine de s'inscrire. La génération née après l'apartheid tourne le dos à un processus démocratique qui ne lui a pas offert d'avenir matériel.
La Commission électorale indépendante déploie plus de deux cent mille agents dans environ vingt-trois mille bureaux de vote. Des incidents logistiques mineurs sont signalés — bulletins manquants dans certains districts du Cap-Oriental, encre indélébile qui s'efface trop facilement, retards à l'ouverture. L'opposition s'en saisit pour dénoncer des risques de votes multiples. Vingt-sept petits partis tentent même de faire suspendre le processus par voie de recours ; tous seront déboutés.
Au centre national des résultats de Pretoria, les premières tendances tombent dans la nuit. La participation plafonne à soixante-six pour cent — en baisse sensible par rapport aux soixante-treize pour cent de 2014, et loin des quatre-vingt-neuf pour cent de 1999. Cette démobilisation frappe avant tout les bastions historiques de l'ANC. Les électeurs noirs urbains n'ont pas basculé vers l'opposition : ils ont simplement choisi de rester chez eux. C'est une autre forme de sanction, plus silencieuse, mais tout aussi significative.
Le suspense, pendant trois jours, ne porte pas sur l'identité du vainqueur. Il porte sur la marge. La barre des soixante pour cent devient l'obsession des commentateurs. Au-dessus, l'autorité de Ramaphosa est incontestable. En dessous, les factions auront leur argument pour le prochain congrès. Les résultats ruraux, traditionnellement favorables au pouvoir, arrivent les derniers et rééquilibrent lentement une balance qui semblait pencher vers un recul plus sévère.
Le 11 mai 2019, la Commission électorale proclame les résultats. L'ANC remporte cinquante-sept virgule cinq pour cent des suffrages. C'est la première fois depuis l'avènement de la démocratie multiraciale que le parti passe sous la barre des soixante pour cent. Il perd dix-neuf sièges et tombe à deux cent trente députés. Ramaphosa conserve la présidence sans avoir besoin de coalition — la victoire est réelle. Mais le déclin entamé sous Zuma n'a pas été inversé. Il a seulement été freiné.
L'Alliance démocratique encaisse un revers inattendu. Avec vingt virgule sept pour cent, elle recule par rapport à 2014. La stratégie Maimane a échoué sur les deux fronts simultanément : le parti n'a pas percé dans l'électorat noir, et il a perdu une partie de son électorat blanc conservateur au profit du Front de la liberté, dont le score a plus que doublé. Maimane sera poussé à la démission quelques mois plus tard, replongeant l'opposition dans ses contradictions raciales et idéologiques.
Les véritables vainqueurs sont les EFF. Le mouvement de Malema dépasse dix pour cent pour la première fois, s'impose avec quarante-quatre députés comme troisième force politique incontournable du pays. Sa percée est particulièrement nette dans les centres urbains et les provinces industrielles. Le Parlement qui se dessine est celui d'une polarisation accrue, avec un centre modéré — celui de Ramaphosa — pris en étau entre une droite libérale en crise et une gauche radicale en pleine expansion.
Le 25 mai 2019, Ramaphosa prête serment au stade Loftus Versfeld de Pretoria, devant trente-deux mille personnes et une rangée de chefs d'État voisins. Il promet l'éradication de la corruption, la relance des investissements, un gouvernement resserré d'où sont écartées quelques figures emblématiques de l'ère Zuma. Le rand connaît un bref sursaut sur les marchés asiatiques. Mais dans les couloirs du Parlement du Cap, les députés de l'ANC qui prennent place sur les bancs verts regardent leurs rangs. Quarante-neuf sièges perdus en quinze ans, depuis le pic de deux cent soixante-dix-neuf en 2004. La lente hémorragie continue. Ramaphosa a survécu. Il n'a pas guéri.