MEMOIRE D URNES

9 mai 2022 : le retour des Marcos

Le 9 mai 2022, Ferdinand Marcos Junior glisse son bulletin dans l'urne à Batac, dans la province d'Ilocos Norte. Trente-six ans plus tôt, une escadrille d'hélicoptères américains exfiltrait son père sous les huées d'une foule qui avait mis fin à deux décennies de dictature. Ce soir-là, les premiers dépouillements de la Commission électorale effacent d'un trait cette mémoire : le fils reprend le pouvoir, non par coup d'État, mais par plébiscite. La révolution de 1986, qui avait irrigué les imaginaires démocratiques de l'Asie du Sud-Est, vient d'être renversée dans les urnes par l'héritier d'un régime qu'elle avait chassé.

Les chiffres sont sans ambiguïté. Sur les 56 millions de Philippins qui ont voté — taux record depuis 1998 — Marcos Junior en emporte 31,6 millions, soit plus du double de sa principale rivale. Ce n'est pas une victoire serrée que les circonstances auraient favorisée : c'est le résultat d'une opération de réhabilitation menée sur dix ans, avec une rigueur que ses adversaires n'ont ni vue venir ni su contrer. La mécanique était simple. Les jeunes électeurs, majoritaires dans le corps électoral, n'ont aucun souvenir direct de la loi martiale. Les programmes scolaires philippins n'ont jamais fait de cette période un point de rupture pédagogique. Le terrain était libre.

Sur les plateformes numériques, une nébuleuse de créateurs de contenu a transformé les années noires en âge d'or : paix sociale, grands travaux, prospérité retrouvée. Les rapports d'Amnesty International — plus de 3 200 opposants tués, plus de 34 000 torturés sous Marcos Senior — ont été noyés sous un flot de vidéos nostalgiques. La pauvreté qui touchait près de soixante pour cent de la population à la chute du dictateur a été effacée du récit collectif, remplacée par le mythe d'une richesse cachée que le fils promettait implicitement de restituer au pays. C'est une réécriture totale de l'histoire nationale — et elle a fonctionné.

Leni Robredo, vice-présidente sortante, a opposé à cette machine une campagne d'une autre nature. Elle a mobilisé des centaines de milliers de bénévoles, organisé des rassemblements gigantesques sous la couleur rose, rappelant l'effervescence de la révolution jaune. Elle parlait de transparence, de droits humains, de corruption à combattre. Ses partisans se recrutaient dans les classes moyennes urbaines, les milieux intellectuels, les associations civiques. Ce socle a tenu. Il n'a tout simplement pas suffi.

Les appels à la bonne gouvernance ne résonnent pas dans les quartiers populaires où le désenchantement vis-à-vis des élites post-révolutionnaires est profond. Trente-six ans après Edsa, la démocratie libérale n'avait pas tenu ses promesses matérielles pour les travailleurs précaires du pays. Robredo, dont la campagne avait démarré tardivement avec des ressources moindres, n'a jamais comblé l'écart.

Ce qui a verrouillé l'élection, c'est le pacte dynastique. Marcos Junior s'est allié à Sara Duterte, fille du président sortant, pour former l'équipe Uniteam. Aux Philippines, le président et le vice-président sont élus séparément — mais leur candidature commune a soudé deux blocs géographiques qui ne communiquaient pas spontanément. Le nord du pays, bastion historique des Marcos en région Ilocos, a fusionné avec le sud, fief des Duterte à Mindanao. Les instituts de sondage ont établi que les électeurs satisfaits du bilan Duterte — dont la popularité restait très élevée malgré une campagne antidrogue laissant derrière elle des milliers de morts — avaient six fois plus de chances de voter Marcos. Contre cette coalition, le candidat s'est d'ailleurs gardé de tout risque inutile : aucun débat télévisé, peu d'interviews critiques, un seul message répété inlassablement autour de l'unité nationale.

L'investiture du 30 juin 2022 hérite d'un pays financièrement exsangue, frappé par l'inflation et alourdi par la dette post-pandémique. La surprise est venue de la politique étrangère. Alors que Rodrigo Duterte avait multiplié les concessions envers Pékin, son successeur a restauré les liens militaires avec Washington, accordant aux forces américaines l'accès à de nouvelles bases pour contrer les ambitions maritimes chinoises dans la mer de Chine méridionale. Le pivot était net, et personne ne l'avait clairement anticipé.

L'alliance de gouvernement, elle, a explosé rapidement. Les deux familles se sont affrontées pour le contrôle de l'appareil d'État dès la première année. Marcos Junior a isolé progressivement le clan Duterte ; le Parlement a supprimé les fonds confidentiels alloués à Sara Duterte, déclenchant une guerre ouverte. Rodrigo Duterte est allé jusqu'à accuser son successeur de consommer des stupéfiants — le comble pour l'homme qui avait bâti sa présidence sur la répression des narcotrafiquants.

Le dénouement a eu la brutalité des règlements de comptes dynastiques. À l'approche des élections de mi-mandat, les enquêtes internationales sur les exécutions extrajudiciaires commises entre 2016 et 2022 ont cessé d'être entravées par la présidence. Le 11 mars 2025, les autorités philippines ont laissé Interpol procéder à l'arrestation de Rodrigo Duterte à l'aéroport de Manille. Il a été transféré à La Haye. L'alliance qui avait confisqué la démocratie philippine trois ans plus tôt finissait devant la Cour pénale internationale.