MEMOIRE D URNES
10 mai 1981 : le jour où la France a basculé

Le visage apparaît ligne par ligne sur les écrans, sous les yeux de millions de téléspectateurs figés. Il est 20 heures exactement, ce dimanche 10 mai 1981. L'ordinateur d'Antenne 2 dévoile le portrait de François Mitterrand, crédité de 51,76% des suffrages face au président sortant Valéry Giscard d'Estaing. Un cri s'élève de la place de la Bastille, où des dizaines de milliers de personnes ont convergé sous une pluie fine. Pour la première fois depuis l'instauration de la Cinquième République en 1958, la gauche accède au pouvoir suprême. Vingt-trois années de domination ininterrompue de la droite et du centre viennent de prendre fin en quelques secondes de télévision.
La France de 1981 souffre, et pas de manière abstraite. Le deuxième choc pétrolier de 1979 a laissé des traces concrètes : 1,6 million de chômeurs selon l'INSEE — un niveau inédit depuis la Libération —, une inflation frôlant les 14% annuels qui ronge les ménages ouvriers autant que la classe moyenne. Les fermetures d'usines dans la sidérurgie et le textile entretiennent une colère sourde dans les régions du Nord et de l'Est. Le septennat giscardien, entamé avec l'abaissement de la majorité à 18 ans et la légalisation de l'IVG, s'achève dans l'atmosphère poisseuse des scandales — l'affaire des diamants de Bokassa n'a pas seulement terni l'image du président, elle a rendu définitive l'impression d'une caste hors sol, indifférente aux réalités ordinaires.
La sociologie électorale a changé sans que la droite ne s'en aperçoive. L'urbanisation rapide et l'essor d'un salariat tertiaire ont redessiné la carte des allégeances. Le vote catholique pratiquant, bastion historique du conservatisme, se fissure au profit du candidat socialiste. La rigueur salariale imposée par le gouvernement de Raymond Barre a détaché les cadres et les enseignants — catégories que la droite croyait acquises. Les notes des Renseignements généraux alertaient depuis des mois sur ce basculement de la province. Personne en haut lieu n'a voulu les lire sérieusement.
Ce second tour oppose deux cohérences radicalement différentes — ou plutôt, une cohérence contre une fragmentation. Valéry Giscard d'Estaing s'appuie sur l'Union pour la démocratie française, sa propre création de 1978, mais son camp est rongé par les guerres intestines. Jacques Chirac, ancien Premier ministre devenu maire de Paris, mène depuis l'hôtel de ville une guerre d'usure contre l'Élysée, dénonçant l'intégration européenne et la gestion économique du président. Au premier tour du 26 avril 1981, le candidat gaulliste a recueilli 18% des voix. Sa déclaration d'après-résultats — il votera pour Giscard à titre personnel, mais n'impose rien à ses électeurs — vaut, dans le contexte, comme un feu vert implicite à l'alternance. Chirac sait ce qu'il fait.
Mitterrand, lui, a réussi quelque chose que personne ne jugeait possible deux ans plus tôt : unifier une gauche traversée par de violentes contradictions. Le Parti communiste avait rompu le Programme commun en 1977. Georges Marchais avait conduit une campagne de premier tour d'une agressivité inouïe contre le Parti socialiste, l'accusant de trahir la classe ouvrière. Le résultat du 26 avril lui inflige la sanction arithmétique de sa stratégie : 15,35%, son niveau le plus bas depuis 1936. Contraint par l'évidence, le comité central appelle dès le soir même à voter Mitterrand sans condition. Le candidat socialiste devient le réceptacle de toutes les oppositions — y compris celle, décisive, qui ne l'avait jamais porté dans son cœur.
Sa campagne est, de ce point de vue, un cas d'école en matière de maîtrise psychologique. L'affiche officielle le représente devant un village paisible, avec pour seul slogan « la force tranquille ». Le message est limpide : voter socialiste, ce n'est plus voter pour le chaos. Giscard, lui, choisit la dramatisation — brandir la menace de l'entrée de ministres communistes au gouvernement, agiter le spectre de la faillite économique. Le public perçoit de l'arrogance là où le candidat veut projeter de l'assurance. Ce n'est pas un malentendu — c'est la sanction de sept ans de distance.
Le face-à-face télévisé du 5 mai 1981 cristallise ce décrochage. Plus de vingt-cinq millions de téléspectateurs regardent l'émission — un chiffre qui dit l'intensité de l'enjeu. Sept ans plus tôt, Giscard avait écrasé Mitterrand par son aisance. Cette fois, le rapport de force s'inverse dès les premières minutes. Lorsque le président sortant, adoptant une posture professorale, tente d'interpeller son adversaire sur les mécanismes de la monnaie, Mitterrand l'interrompt sèchement : « Vous m'avez dit : vous n'avez pas le droit… Mais, monsieur le Président, je ne suis pas votre élève. » La phrase claque. Elle brise l'autorité naturelle du chef de l'État — et révèle, en une réplique, ce que l'électorat ressent depuis des mois.
La dernière semaine est une lente déroute pour l'équipe sortante. Les fédérations socialistes quadrillent le territoire, les rassemblements militants débordent des halls d'exposition. À droite, les réunions publiques sonnent creux. Les pointages des préfets, remontés discrètement à la présidence, dessinent une courbe que personne dans l'entourage de Giscard ne veut commenter à voix haute. Le scrutin se transforme en référendum sur le maintien du locataire de l'Élysée, et la réponse est connue avant même le dépouillement.
La pluie qui s'abat sur Paris cette nuit-là n'éteint pas la clameur qui monte des boulevards. La Bastille devient l'épicentre d'une liesse que la gauche française n'avait encore jamais connue sous la Cinquième République. Le lendemain matin, la Bourse de Paris accuse le coup : l'indice général chute lourdement devant la perspective des nationalisations massives inscrites dans le programme du vainqueur. Les capitaux s'orientent vers les pays frontaliers, forçant la Banque de France à intervenir.
La transition entre les deux hommes est glaciale. Le 19 mai, Giscard prononce une allocution depuis son bureau de l'Élysée. « Je viens ce soir vous dire très simplement au revoir », dit-il aux Français. Puis il se lève et quitte la pièce, laissant la caméra seule sur sa chaise vide pendant de longues secondes. Cette image — calculée, elliptique, saisissante — restera dans les mémoires autant que les résultats eux-mêmes.
Le 21 mai, Mitterrand remonte à pied la rue Soufflot sous les vivats de la foule, puis franchit seul les portes du Panthéon. Une rose rouge à la main, il se recueille sur les tombes de Jean Moulin, Jean Jaurès et Victor Schoelcher — la Résistance, le mouvement ouvrier, l'abolitionnisme. La chorégraphie est millimétrée, et elle dit tout de l'ambition de la nouvelle présidence : s'inscrire dans la grande histoire, pas seulement dans le cycle électoral.
Pierre Mauroy est nommé à Matignon. La dissolution immédiate de l'Assemblée nationale débouche sur une vague déferlante : le Parti socialiste obtient seul 269 sièges, soit la majorité absolue, rendant numériquement inutile toute alliance avec le Parti communiste. Mitterrand choisit néanmoins d'y intégrer quatre ministres communistes — choix politique, pas arithmétique. L'été 1981 voit se succéder les réformes à un rythme qui donne le vertige : nationalisations des grands groupes industriels et du secteur bancaire, semaine à 39 heures, cinquième semaine de congés payés, retraite à 60 ans, impôt sur les grandes fortunes. Robert Badinter défend devant le Parlement l'abolition de la peine de mort — l'une des promesses les plus risquées de la campagne, honorée en priorité. Le tournant de la rigueur de 1983 obligera à renoncer à la relance solitaire que ce programme supposait. Mais en mai 1981, personne ne veut encore y croire.