UN JOUR, UN PAYS
Ouzbékistan, l'illusion brisée

Le 2 juillet 2022, l'avion présidentiel se pose en urgence sur le tarmac surchauffé de Noukous. Shavkat Mirziyoyev descend les marches précipitamment. Dans les rues de cette capitale régionale de l'ouest du pays, des milliers de manifestants affrontent les forces de l'ordre à coups de grenades assourdissantes et de tirs. La région autonome du Karakalpakstan s'est embrasée parce que le pouvoir central a tenté de rayer le mot *souverain* de la Constitution — effaçant discrètement le droit à la sécession de ce territoire aride grand comme un tiers du pays. Le président fait marche arrière le jour même. Le bilan officiel s'établit à dix-huit morts et des centaines de blessés graves.
Ces journées d'émeutes marquent la fin d'une illusion. Les promesses d'un Ouzbékistan nouveau, formulées à l'aube du premier mandat de Mirziyoyev, se heurtent à la réalité d'un appareil d'État qui n'a pas désappris la brutalité. Dauletmurat Tazhimuratov, avocat et journaliste local accusé d'avoir fomenté les violences, raconte lors de son procès avoir été battu, électrocuté et piétiné par les forces de l'ordre. Un tribunal de Boukhara le condamne à seize ans de prison début 2023, sans tenir compte de ses plaintes pour torture. Un autre accusé, Polat Shamshetov, meurt en détention quatre jours après l'énoncé de sa peine de six ans. À ce jour, seuls trois officiers de police ont été condamnés — dont deux pour torture —, laissant l'essentiel des exactions meurtrières impuni.
L'espoir avait pourtant été réel. À la mort d'Islam Karimov en 2016, après vingt-cinq ans de pouvoir sans partage, son successeur avait entamé un dégel spectaculaire : libération de prisonniers politiques, fin du travail forcé dans les champs de coton, ouverture aux investissements étrangers. L'économie s'ouvrait, les ambassades occidentales applaudissaient, et Tachkent semblait vouloir tourner la page des années noires — le massacre d'Andijan en mai 2005, où les troupes gouvernementales avaient ouvert le feu sur une foule de manifestants, tuant officiellement cent quatre-vingt-sept personnes, avait isolé le régime de Karimov pendant une décennie. L'héritage soviétique pesait lourd : des millions de citoyens avaient été envoyés de force chaque automne récolter le coton, tandis que cette monoculture dévastatrice pompait toute l'eau des fleuves régionaux jusqu'à condamner la mer d'Aral à s'évaporer — l'une des pires catastrophes environnementales du siècle dernier.
La rupture de 2022 a dissipé ce qui restait du vernis réformateur. En avril 2023, un référendum constitutionnel allonge le mandat présidentiel de cinq à sept ans et remet les compteurs à zéro pour Mirziyoyev, lui ouvrant la possibilité de rester au pouvoir jusqu'en 2040. Le scrutin est approuvé par plus de 90 % des votants. Trois mois plus tard, une élection anticipée lui accorde un nouveau mandat avec 87 % des suffrages. Les observateurs de l'OSCE constatent une absence totale de compétition réelle : les trois autres candidats autorisés à concourir sont issus de partis financés par le gouvernement.
Les élections législatives d'octobre 2024 ne dérogent pas à la règle. Le Parti libéral-démocrate rafle 64 des 150 sièges de la chambre basse. Les quatre autres formations admises à participer soutiennent toutes ouvertement la politique gouvernementale. Le seul changement notable : un quota de genre fixé à 40 % fait entrer 57 femmes au parlement. L'opposition demeure interdite, les candidats indépendants exclus du scrutin.
Le verrouillage se prolonge au-delà des urnes. En septembre 2024, le sénat adopte une modification de la loi sur le statut des étrangers permettant au gouvernement de bannir sans contrôle judiciaire toute personne jugée indésirable. Les organisations de défense des droits humains comprennent immédiatement ce que le texte vise : enquêteurs internationaux et journalistes trop curieux. Depuis fin 2023, les interrogatoires de musulmans pratiquants se multiplient ; le simple partage de contenus religieux non approuvés sur les réseaux sociaux peut valoir une peine de prison ferme. Des fonctionnaires reçoivent verbalement l'ordre de choisir entre leur poste et l'expression publique de leur foi.
Sur le plan diplomatique, le basculement vers Moscou est désormais assumé. Entre 2023 et 2024, Mirziyoyev rencontre Poutine à dix reprises. Les deux pays signent un accord pour la construction de la première centrale nucléaire d'Ouzbékistan, confiée à Rosatom. Le dirigeant participe personnellement au sommet des Brics à l'automne 2024. Cette réorientation n'est pas idéologique : elle est dictée par la démographie économique. Près de deux millions de travailleurs ouzbeks ont émigré vers la Russie et le Kazakhstan, et les fonds qu'ils envoient représentent environ 13 % du PIB. Un renvoi massif de cette main-d'œuvre créerait une crise sociale que l'État n'a pas les moyens d'absorber.
À ses frontières, Tachkent joue l'apaisement. La vallée de Ferghana — enchevêtrement de limites tracées à l'époque stalinienne — reste un foyer de tensions armées autour de l'eau et des terres agricoles. L'absorption négociée de l'enclave kirghize de Barak en 2024 règle pacifiquement un point de friction historique. Le sixième sommet consultatif des présidents d'Asie centrale, en août à Astana, confirme la volonté des dirigeants de la région de gérer leurs affaires sans ingérence extérieure.
À l'intérieur, le pouvoir achète la paix sociale. Les statistiques officielles font état d'un taux de pauvreté tombé de 17 % en 2022 à 8,9 % en début 2025. De nouvelles routes traversent le désert, les aéroports sont modernisés, les centres-villes de Samarcande et Boukhara rénovés pour le tourisme. Les délégations d'investisseurs se succèdent, visitant des usines textiles qui ont avantageusement remplacé les champs de coton où des millions de citoyens s'épuisaient à la récolte à la main. Les capitaux arrivent, séduits par la stabilité apparente.
La répression s'est simplement raffinée. Les arrestations nocturnes de masse des années quatre-vingt-dix ont cédé la place à une logique chirurgicale, appuyée sur des lois rédigées sur mesure. Les organisations de défense des droits obtiennent quelques concessions mineures sur le financement étranger en 2023, mais leur activité reste étroitement surveillée par le ministère de la Justice. Le gouvernement tolère les débats de société sans enjeu politique — en avril 2023, les parlementaires ont adopté une législation criminalisant pour la première fois les violences domestiques. Mais les opposants réels ou supposés ne bénéficient d'aucune indulgence. Au printemps 2024, un tribunal condamne par contumace plusieurs militants karakalpaks exilés au Kazakhstan, dont Aman Sagidullaev, à dix-huit ans de réclusion. Le message à la diaspora dissidente est limpide : les frontières internationales ne constituent pas une protection.
Le contrat social ouzbek est simple dans sa brutalité : amélioration mesurée du niveau de vie contre obéissance totale. Le modèle tient tant que l'économie tourne. Quand elle dérape — ou quand Tachkent touche à ce que les Karakalpaks considèrent comme leur souveraineté — il réprime. En février 2025, le ministre des Finances valide le versement des nouvelles aides directes aux familles démunies. Dans la cour de la colonie pénitentiaire de Boukhara, Dauletmurat Tazhimuratov continue de purger sa peine à l'isolement.