PAYS DE GALLES - JOUR DE VOTE

Pays de Galles : le Senedd sans maître

Les bureaux de vote ouvrent ce matin à 7h dans seize nouvelles circonscriptions que la plupart des Gallois n'ont jamais eu à désigner sur une carte. Ce seul fait dit déjà quelque chose de l'ampleur de ce scrutin. Pour la première fois depuis 1999, le Labour ne sait pas s'il sera encore debout demain soir.

Le dernier modèle MRP de YouGov, publié hier et fondé sur plus de 4 600 entretiens conduits entre le 25 avril et le 4 mai, donne Plaid Cymru à 43 sièges en projection centrale — six de moins que la majorité absolue dans un Senedd désormais élargi à 96 membres. Reform UK suit à 34. Entre les deux partis, un tel résultat représenterait des gains substantiels sur 2021, une élection qui, sous l'ancien système, aurait attribué zéro siège à Reform UK et 24 à Plaid Cymru. Le Labour, lui, est projeté en troisième position — un événement sans précédent depuis la création du parlement gallois.

Ce n'est pas un accident de sondage. C'est l'aboutissement d'une séquence qui a méthodiquement détruit ce qui restait de l'hégémonie rouge. Le Welsh Labour est pourtant le parti le plus victorieux de l'ère démocratique britannique, avec la plus longue série de victoires consécutives de tous les partis politiques au monde. Depuis 1923, il représente la majorité des élus gallois à Westminster. Depuis Cardiff Bay, il n'a jamais cessé de gouverner — en majorité, en coalition ou sous accord de coopération. Ce cycle s'arrête aujourd'hui, et les Gallois le savent.

La démission de Mark Drakeford en décembre 2023 a ouvert la brèche. Vaughan Gething, investi en mars 2024 après une élection interne remportée à 51,7 %, n'a tenu que quatre mois : don controversé de 200 000 livres sterling, accusations de suppression de messages officiels dans le cadre de l'enquête Covid, rupture de l'accord avec Plaid Cymru en mai. Eluned Morgan a hérité d'un appareil épuisé — et d'une image que les scandales avaient déjà passablement abîmée. En octobre 2025, Plaid Cymru a ensuite infligé au Labour une défaite symbolique en remportant la partielle de Caerphilly — un siège que les travaillistes détenaient depuis la création du Senedd en 1999 et dont l'équivalent à Westminster était rouge depuis 1918.

Le NHS a fait le reste. Soixante-quatorze pour cent des électeurs citent le système de santé comme l'enjeu premier de ce scrutin. Promesse tardive : en mars, Eluned Morgan a annoncé 4 milliards de livres pour construire les « hôpitaux du futur ». L'engagement a été accueilli avec le scepticisme que mérite une formation dont la crédibilité sur la santé s'est délitée après vingt-cinq ans de gestion. Le bilan sanitaire du Labour gallois a causé plus de dommages politiques que tous ses scandales internes réunis.

Ce vide a ouvert un espace que deux forces diamétralement opposées se disputent depuis deux ans. La moyenne des cinq derniers sondages, arrêtée au 5 mai, donne Plaid Cymru à 30 %, Reform UK à 27,6 %, Labour à 13,6 %, conservateurs à 11,2 % et Verts à 9,6 %. La marge entre les deux premiers est si étroite que le vote tactique pourrait, à lui seul, en décider l'ordre d'arrivée.

Reform UK, inexistant en 2021, agrège aujourd'hui un électorat cohérent et difficile à déloger : conservateurs déçus, frange ouvrière qui a définitivement tourné le dos à ses anciens partis de référence, et une hostilité de principe aux institutions décentralisées. Nigel Farage a présenté ce scrutin comme un référendum sur la direction de Keir Starmer. Son leader gallois, Dan Thomas, est un ancien conseiller conservateur du borough londonien de Barnet qui avait quitté le Pays de Galles en 1999 — un parachutage qui illustre les difficultés structurelles d'un parti accusé de privilégier les cadres londoniens au détriment des militants locaux. En avril, l'ancienne députée UKIP Caroline Jones a d'ailleurs quitté Reform UK, citant précisément ces parachutages et des allégations de discrimination en interne.

Rhun ap Iorwerth dispose d'un atout que ses adversaires n'ont pas : il est le seul dirigeant politique gallois à afficher un solde d'opinion positif. Bien qu'il ait exprimé sa préférence pour un gouvernement minoritaire Plaid Cymru seul, les projections indiquent qu'il devra presque certainement s'appuyer sur le Labour pour obtenir une majorité au Senedd — les deux partis disposant d'une majorité de 14 sièges dans les estimations médianes. Une coalition restreinte Plaid-Labour atteint la majorité dans 89 % des simulations du modèle YouGov. Ce sera donc Eluned Morgan en partenaire minoritaire indispensable d'un parti qu'elle surplombait encore il y a trois ans.

Le cadre dans lequel se jouent ces équilibres est lui aussi inédit. La loi de réforme du Senedd a substitué aux soixante sièges d'un système mixte quatre-vingt-seize représentants élus à la proportionnelle de liste fermée, en seize circonscriptions de six membres selon la méthode D'Hondt. Les électeurs votent pour un parti — pas pour un candidat. La majorité absolue requiert 49 sièges, et aucun modèle ne l'attribue à un parti isolé. La course entre Plaid et Reform est trop serrée pour être tranchée avant les résultats, mais le vote tactique devrait donner à Plaid Cymru l'avantage suffisant pour faire de Rhun ap Iorwerth le prochain Premier ministre gallois.

Les résultats de demain matin ne désigneront pas un vainqueur — ils ouvriront des négociations dont la conclusion est déjà partiellement connue. Ce qui reste ouvert, c'est ce que le futur gouvernement fera d'un budget dont la croissance réelle ne dépassera pas 0,7 % par an, avec des engagements de santé qui supposent mécaniquement des coupes ailleurs. Les Verts, qui sont projetés à 8 % — leur meilleur score jamais enregistré au Pays de Galles — et les Libéraux-démocrates exigeront des contreparties environnementales pour tout soutien éventuel.

Ce soir, les bureaux ferment à 22h. C'est la première fois depuis 1999 que personne, dans aucun quartier général de parti, ne sait vraiment ce qui se passera après.