PAYS DE GALLES - LEGISLATIVES

Pays de Galles : le Senedd sans maître

Les projections affichées dans les bureaux du parti travailliste à Cardiff ont quelque chose d'impitoyable. Treize pour cent des intentions de vote — voilà où en est, en mai 2026, la formation qui a gouverné le Pays de Galles sans interruption depuis l'instauration du Senedd. En 2021, sous Mark Drakeford, le Labour frôlait la majorité absolue avec trente sièges sur soixante. Les modèles actuels lui prédisent une troisième place, menacé de perdre toute représentation dans un vaste corridor allant de Llanelli au nord jusqu'à Llandudno.

Ce n'est pas un effondrement soudain. C'est l'aboutissement d'une séquence de crises qui, en l'espace de deux ans, a méthodiquement désintégré ce qui restait de l'hégémonie rouge. La démission de Drakeford en décembre 2023 a ouvert une succession chaotique. Vaughan Gething, investi à la tête du gouvernement gallois en mars 2024 après une élection interne remportée à 51,7 %, n'a duré que quatre mois à ce poste : un don controversé de 200 000 livres sterling, des accusations de suppression de messages téléphoniques officiels dans le cadre de l'enquête Covid, la rupture fracassante de l'accord avec Plaid Cymru en mai 2024 — et sa démission en juillet. Eluned Morgan a hérité d'un appareil épuisé, d'une administration à bout et d'un gouvernement que les Gallois jugent massivement insatisfaisant.

Le NHS concentre la colère. Soixante-quatorze pour cent des électeurs citent le système de santé comme l'enjeu premier de ce scrutin. Les délais d'attente ont fait plus de dégâts politiques au Labour gallois que tous ses scandales internes réunis. L'image du parti comme protecteur des classes populaires s'est délitée exactement là où elle était la plus enracinée — dans les quartiers et vallées qui lui accordaient leur vote depuis trois générations.

Ce vide laisse face à face deux forces qui n'ont rien en commun, sinon leur capacité à capter l'électorat du Labour en déroute. YouGov créditait fin avril Reform UK de 37 sièges et Plaid Cymru de 36 — séparés par une marge que les résultats de jeudi pourraient réduire à néant. Reform UK obtenait zéro siège en 2021. La formation de Nigel Farage agrège aujourd'hui 25 % des intentions de vote, en drainant à la fois le conservatisme déçu et une frange ouvrière qui a définitivement tourné le dos à ses anciens partis de référence.

Le profil de son électorat est sans ambiguïté : 72 % des soutiens de Reform UK placent le contrôle de l'immigration et de l'asile au rang d'urgence absolue, contre 42 % dans l'ensemble du corps électoral. Soixante-six pour cent d'entre eux considèrent leur vote définitif. Près d'un tiers milite pour le retour des pouvoirs exécutifs à Westminster, estimant que le parlement gallois n'est qu'une couche bureaucratique coûteuse. C'est une base cohérente, hostile aux institutions décentralisées par principe — et structurellement difficile à déloger.

Rhun ap Iorwerth, lui, dispose d'un atout que ses adversaires n'ont pas : il est le seul dirigeant politique gallois à afficher un solde d'opinion positif. Plaid Cymru recueille 30 % des intentions de vote, en ayant délibérément mis en sourdine la revendication indépendantiste. Seuls 21 % de ses sympathisants la classent parmi leurs priorités immédiates — contre 11 % dans l'ensemble de la population. Le parti s'est recentré sur la santé, l'économie et la défense du modèle social gallois, et les électeurs y sont sensibles : Ipsos le reconnaît comme la formation la mieux perçue sur ces deux terrains. Le quart des votants le juge capable de gouverner. Les conservateurs, eux, ne sont plus en mesure de peser sur ces équilibres — les modèles ne leur accordent que trois sièges.

Cette élection est aussi la première organisée dans un cadre entièrement redessiné. La loi de réforme du Senedd a aboli les soixante sièges élus selon un système mixte pour instituer quatre-vingt-seize représentants désignés à la proportionnelle de liste fermée. Les seize nouvelles circonscriptions, bâties par regroupement des trente-deux constituencies britanniques, élisent chacune six membres selon la méthode D'Hondt. Les électeurs de seize ans et plus votent pour un parti — sans pouvoir modifier l'ordre des candidats sur la liste. Les travaux de réaménagement du Siambr, engagés en avril 2025, ont achevé d'inscrire cette rupture dans le béton.

La réforme a une conséquence arithmétique directe : la majorité absolue requiert désormais 49 sièges, et aucun modèle ne lui attribue de réalité mathématique pour un parti isolé. Les résultats de vendredi matin ne désigneront donc pas un vainqueur — ils ouvriront une période de tractations dont l'issue est déjà partiellement lisible. YouGov n'accorde qu'à 3 % des simulations une possibilité de gouvernement de droite entre Reform UK et les conservateurs. L'alliance d'un bloc progressiste — Plaid Cymru, Labour, Verts, Libéraux-démocrates — atteint la majorité dans 96 % des scénarios.

Rhun ap Iorwerth a dit vouloir gouverner avec ses seuls membres. Ce ne sera pas possible. Une coalition restreinte Plaid-Labour a une chance sur deux d'atteindre la majorité absolue — ce qui ferait d'Eluned Morgan l'associée minoritaire indispensable d'un parti qu'elle surplombait encore il y a trois ans. Les Verts, qui espèrent sept sièges, et les Libéraux-démocrates, qui défendent leur unique mandat, exigeront des garanties environnementales en échange de leur soutien. Et le futur gouvernement, quelle qu'en soit la composition, devra tenir ses engagements sur la santé avec un budget dont la croissance réelle ne dépassera pas 0,7 % par an — ce qui impose mécaniquement des coupes dans l'éducation ou les transports.

C'est sur ce terrain-là, pas sur les résultats bruts de jeudi soir, que la durable stabilité du prochain exécutif gallois se jouera.