MEMOIRE D URNES

11 mai 1924 : le Cartel renverse la République

La loi du 22 mars 1924, arrachée par Raymond Poincaré, majore de vingt pour cent l'ensemble des impôts existants. Le double décime — l'expression s'impose aussitôt dans la presse — vise à enrayer la chute du franc face à la livre sterling et au dollar. Il frappe d'abord les classes moyennes, les fonctionnaires, les artisans, les petits propriétaires. La majorité parlementaire élue cinq ans plus tôt sous la bannière du patriotisme victorieux, surnommée Chambre bleu horizon, découvre brutalement que la ferveur nationale ne couvre plus le coût d'un État en faillite latente. La promesse de 1919 — l'Allemagne paiera — ne tient plus. Les réparations s'égrènent au compte-gouttes, et l'occupation de la Ruhr ordonnée par Poincaré en janvier 1923 a flatté l'orgueil national au prix d'un isolement diplomatique et de déficits qu'aucune recette compensatrice n'est venue combler.

Le mécontentement gronde dans les provinces. Les radicaux, ancrés depuis toujours dans les classes moyennes et la paysannerie, captent la colère contre la vie chère et l'iniquité fiscale. Édouard Herriot, figure tutélaire du parti et maire de Lyon, voit l'ouverture. La loi électorale de 1919 — un scrutin majoritaire corrigé d'une dose de proportionnelle — impose les coalitions larges : qui veut gagner doit s'allier. Herriot se tourne vers la SFIO de Léon Blum.

Les socialistes pansent encore les plaies du congrès de Tours, où la majorité des militants est partie en 1920 fonder le futur Parti communiste français. Blum dirige une SFIO amputée mais en reconstruction, et il accepte le principe de l'alliance électorale. Radicaux et socialistes partagent un attachement viscéral à la laïcité — qu'ils estiment menacée par la reprise des relations diplomatiques avec le Vatican orchestrée par le Bloc national — et la conviction que la paix passe par la Société des Nations. Le Cartel des gauches prend forme : radicaux, SFIO, républicains-socialistes, radicaux indépendants. Pour les socialistes, l'accord est strictement électoral : ils soutiendront un gouvernement radical sans y entrer.

Le 14 octobre 1923, à Évreux, Alexandre Millerand fait un pas que la tradition républicaine interdit au chef de l'État : il appelle publiquement à reconduire la majorité du Bloc national et réclame une révision de la Constitution de 1875 pour renforcer l'exécutif. Pour le Cartel, le geste est un aveu — celui d'une dérive autoritaire. La campagne de 1924 se cristallise autour d'un seul enjeu : défendre la République parlementaire contre les ambitions présidentialistes d'un chef de l'État jugé factieux.

Le Bloc national fait campagne sur la peur du bolchevisme et la fermeté face à l'Allemagne, amalgamant volontiers radicaux, socialistes et communistes dans un même rejet. Les conservateurs s'appuient sur l'Église catholique, mobilisée pour préserver l'ambassade au Vatican et empêcher le retour des lois anticléricales — l'Alsace-Moselle, où le Concordat est resté en vigueur, est un point de friction décisif. Le Cartel répond par un programme net : amnistie pour les mutins de 1917 et les grévistes de 1920, suppression du double décime, application stricte des lois laïques, fin de l'occupation de la Ruhr, reconnaissance de l'URSS. Le Parti communiste, fidèle à la tactique classe contre classe imposée par le Komintern, refuse toute alliance et présente ses propres listes — un isolement qui, paradoxalement, rassure l'électorat modéré sur la distance maintenue par le Cartel avec les révolutionnaires.

Les bureaux ouvrent le dimanche 11 mai 1924, le second tour suit le 25. La participation atteint 83 % des inscrits : la société française d'après-guerre est politisée jusqu'à l'os. Le dépouillement dessine une carte de fractures nettes — l'Ouest catholique et la façade est restent au Bloc national ; le Nord industriel, le bassin parisien et la diagonale rurale du Sud-Ouest au Centre basculent au Cartel.

L'anomalie saute aux yeux des observateurs. En voix, droite et centre devancent les listes du Cartel. En sièges, la mécanique de la loi de 1919 inverse le verdict : l'alliance radicaux-socialistes a fonctionné dans la plupart des départements, suffisamment pour franchir la majorité absolue et rafler la prime majoritaire, tandis que la droite, partie en ordre dispersé avec plusieurs listes concurrentes, voit ses suffrages s'éparpiller. La nouvelle Chambre compte 119 députés radicaux, 104 socialistes, 43 républicains-socialistes et 22 radicaux indépendants côté Cartel ; en face, 204 élus de la Fédération républicaine et 26 communistes que leur isolement a laminés. La gauche unie tient la majorité absolue.

Poincaré démissionne. Mais avant même la formation du nouveau cabinet, une crise de régime éclate. Le Cartel refuse de gouverner tant que Millerand reste à l'Élysée. Radicaux et socialistes votent une résolution exigeant sa démission et lancent la grève des ministres : aucun de leurs leaders n'acceptera Matignon sous l'autorité d'un président qu'ils jugent compromis. Millerand tente le contournement et nomme le 8 juin 1924 le sénateur Frédéric François-Marsal à la présidence du Conseil, avec pour unique mission de lire un message présidentiel devant les Chambres. Le 10 juin, la Chambre vote par 327 voix contre 217 une motion refusant d'entrer en relations avec ce ministère.

Privé de tout moyen d'action, Millerand cède le 11 juin 1924. La présidence vient de plier devant le Parlement. Le Congrès se réunit à Versailles pour lui désigner un successeur. Les radicaux portent Paul Painlevé ; les sénateurs, plus modérés, lui préfèrent Gaston Doumergue, président du Sénat, figure radicale classique réputée affable — il l'emporte grâce aux voix de la droite et du centre, soucieuses de barrer la route au candidat officiel du Cartel. La gauche découvre, au moment même de toucher la victoire, que le Sénat lui échappe déjà.

Herriot forme alors son gouvernement : un cabinet de radicaux et de républicains-socialistes, soutenu de l'extérieur par la SFIO. Le programme se déploie — amnistie, transfert des cendres de Jaurès au Panthéon, apaisement diplomatique, reconnaissance de l'URSS. Mais l'enthousiasme politique bute presque aussitôt sur une réalité que la campagne avait soigneusement contournée : Herriot, en arrivant aux Finances, trouve les caisses vides. La victoire électorale la plus éclatante de la gauche depuis des décennies se heurte déjà au mur de l'argent.