KOSOVO - ANNIVERSAIRE
Albulena Haxhiu, du gaz lacrymogène à la présidence

À 38 ans, Albulena Haxhiu a franchi le seuil du bureau présidentiel de Pristina dans des circonstances qu'aucun manuel constitutionnel ne décrit en théorie : l'Assemblée du Kosovo a échoué à élire un chef de l'État dans les délais constitutionnels, et la charge est mécaniquement revenue à la présidente du Parlement. Le mandat de Vjosa Osmani avait expiré le 4 avril 2026 dans l'impasse ; un nouveau scrutin parlementaire, le 28 avril, n'a pas davantage abouti. Haxhiu assume désormais l'intérim à la tête d'un pays saturé de tensions géopolitiques, sachant que la dissolution de l'Assemblée est consommée et que les législatives anticipées du 7 juin trancheront son sort.
Sa trajectoire épouse les convulsions du pays. Née le 11 mai 1987 à Pristina, alors chef-lieu d'une province autonome au sein d'une Yougoslavie qui se fissure, elle grandit sous le régime répressif de Slobodan Miloševi?, qui prive les albanophones de leurs droits fondamentaux. Elle fête aujourd'hui ses 39 ans. La famille Haxhiu n'est pas étrangère au combat : son grand-père, Ahmet Haxhiu, fut l'une des figures du militantisme politique kosovar. La leçon est précoce — la citoyenneté n'est pas un attribut naturel, c'est une concession arrachée. Adolescente, elle traverse les années 1990 rythmées par les écoles clandestines, les rafles policières, puis l'embrasement de la guerre de 1998-1999. La génération formée dans ces cendres-là sera structurellement intransigeante avec les compromissions des aînés.
L'OTAN puis la Mission d'administration intérimaire des Nations unies installent une paix sous tutelle. Haxhiu choisit le droit et la finance à l'Université de Pristina, puis se spécialise en droit pénal à l'Université de l'Europe du Sud-Est, à Tetovo, en Macédoine du Nord. Ce n'est pas un détour académique : c'est l'arme qu'elle s'apprête à retourner contre une élite kosovare qu'elle juge gangrenée par la corruption et soumise aux directives des chancelleries occidentales.
En 2010, elle rejoint Vetëvendosje, le mouvement Autodétermination fondé par Albin Kurti. À l'époque, Vetëvendosje est moins un parti qu'un collectif de contestation radicale : il dénonce la prolongation de la tutelle internationale, le pillage des ressources publiques par les anciens commandants de la guérilla reconvertis en ministres, et défend une souveraineté pleine. Aux législatives de 2010 — les premières depuis la déclaration unilatérale d'indépendance de 2008 — elle entre à l'Assemblée à 23 ans, dans un Parlement qu'elle va contribuer à transformer en arène de confrontation directe.
Les mandats s'enchaînent — réélue en 2014, 2017, 2019 — et elle s'installe comme figure de proue de l'opposition au sein des commissions clés, particulièrement celle de la législation. La décennie est ponctuée d'affrontements spectaculaires : les députés de Vetëvendosje libèrent à plusieurs reprises des cartouches de gaz lacrymogène en plein hémicycle pour empêcher le vote d'accords jugés capitulards — le traité de démarcation frontalière avec le Monténégro, le projet d'association des municipalités à majorité serbe. Dans le brouillard âcre, Haxhiu maintient une ligne singulière : la brutalité de la rue articulée à la maîtrise minutieuse des textes. Crédibilité institutionnelle et ancrage militant, en parallèle.
L'usure des partis traditionnels finit par ouvrir le pouvoir à Vetëvendosje. En février 2020, Kurti devient Premier ministre et nomme Haxhiu ministre de la Justice. L'expérience est brève et brutale : le gouvernement tombe dès mars sur une motion de censure déposée par son partenaire de coalition, la Ligue démocratique du Kosovo (LDK), en pleine pandémie. Les pressions américaines existaient en arrière-plan — sur les taxes douanières imposées à la Serbie, notamment — mais c'est bien la rupture interne de la coalition qui a précipité la chute. Haxhiu vit ce renvoi dans l'opposition comme un coup d'État parlementaire : ce ressentiment structure ensuite une nouvelle offre politique centrée sur la refonte intégrale de l'État.
Le scrutin de février 2021 offre à Vetëvendosje une majorité parlementaire inédite. Haxhiu retrouve son bureau à la Justice le 22 mars 2021 et y restera jusqu'en août 2025. Ce second mandat révèle les paradoxes de l'exercice du pouvoir. Elle s'engage tête baissée dans un projet titanesque — le *vetting*, vérification systématique des antécédents de l'ensemble des magistrats et procureurs de la République, sur le modèle albanais. L'objectif assumé : purger l'appareil d'État des éléments jugés corrompus ou affiliés aux anciennes filières de la guérilla.
La résistance institutionnelle est immédiate. Le Conseil judiciaire du Kosovo défend ses prérogatives constitutionnelles ; les experts de la Commission de Venise s'alarment d'une dérive — soumission potentielle du judiciaire à l'exécutif sous couvert de moralisation. Les textes s'enlisent dans les recours, les réformes patinent. Le bilan tient en une formule : une ambition réformatrice monumentale fracassée sur le socle conservateur de l'appareil judiciaire.
En février 2025, Vetëvendosje recule. Les négociations pour la formation du bureau de l'Assemblée s'éternisent. La direction du parti pousse la candidature de Haxhiu à la présidence du Parlement ; l'opposition oppose un barrage frontal. Plusieurs sessions infructueuses plus tard, le compromis accouche de l'élection de Dimal Basha au perchoir, avec les voix du PDK et de l'AAK — Haxhiu retourne aux bancs des simples députés. L'instabilité chronique du système politique kosovar a vite raison de cet attelage précaire, et de nouvelles élections sont convoquées en décembre 2025.
Les urnes hivernales lui offrent une revanche. Le 11 février 2026, l'Assemblée l'élit à sa présidence par 66 voix contre 44, avec 8 abstentions. Le perchoir, traditionnellement réservé aux profils consensuels, lui impose une mue : l'activiste qui sabotait jadis les sessions devient la garante de leur fonctionnement. Son autorité naissante est immédiatement absorbée par la crise de la succession présidentielle.
Le 4 avril 2026, faute de majorité qualifiée pour désigner un successeur à Vjosa Osmani, l'intérim lui revient. Ses premières déclarations visent à conjurer la panique institutionnelle — continuité de l'État, ordre constitutionnel intacts. Mais l'intérim impose des actes. Le 16 avril, elle reçoit Maxime Prévot, vice-Premier ministre et ministre belge des Affaires étrangères ; les échanges portent sur le renforcement du partenariat bilatéral et l'ambition stratégique de Pristina — adhésion au Conseil de l'Europe et à l'Alliance atlantique. Le mois suivant, elle promulgue un décret établissant une nouvelle mission consulaire au Texas, prolongeant le maillage diplomatique sur le territoire de Washington, garant ultime de la sécurité du pays.
Le passé n'attend pas que l'on règle le présent. Le 6 mai, à Mitrovica, elle rencontre les familles des personnes disparues pendant la guerre. Devant des mères qui réclament depuis un quart de siècle la restitution des ossements de leurs fils, elle dénonce frontalement le refus de coopération des autorités serbes et désigne Belgrade comme l'unique obstacle à la vérité. La veille, la découverte de restes humains ensevelis dans la région avait ravivé les mémoires. Le même jour, elle signe le décret nommant dix-sept nouveaux juges de première instance — quinze Albanais, deux issus de la minorité serbe — illustrant la tentative laborieuse de faire vivre les institutions multiethniques imposées par la communauté internationale.
Mariée à Alban Krasniqi, militant de Vetëvendosje et candidat à la mairie de Malishevë en 2013, 2021 et 2025, elle est mère de trois enfants — deux fils et une fille. La famille politique demeure, au Kosovo, un opérateur central : la trajectoire Haxhiu-Krasniqi incarne cette génération militante dont le destin privé s'est fondu dans l'édification de l'État.
Le compte à rebours constitutionnel limite son pouvoir à six mois. Le 30 avril, elle a convoqué les législatives anticipées pour le 7 juin 2026 — troisième scrutin en un peu plus d'un an. Les partis affûtent leurs stratégies, le palais présidentiel se prépare à la transition. Le Kosovo en est là : un pays en campagne permanente, où les alliances se font et se défont au rythme des crises balkaniques, et où la militante qui a passé une décennie à enfumer l'hémicycle se retrouve, à 38 ans, à devoir en garantir le bon fonctionnement.