ETATS UNIS - ANNIVERSAIRE

Jared Polis, l'inclassable du Colorado

Le 19 février 2026, lors d'un rassemblement de la National Governors Association, Jared Schutz Polis commente publiquement son exclusion par le président des États-Unis du dîner officiel organisé à la Maison-Blanche. Pas d'indignation, pas de dénonciation partisane : il compare la situation à une fête d'anniversaire d'enfants, où l'on guette anxieusement la liste des invités, et qualifie sa propre exclusion de « véritable badge d'honneur ». L'ironie désamorce la confrontation — et résume une posture. Multimillionnaire avant trente ans, premier gouverneur ouvertement homosexuel de l'histoire américaine, défenseur des écoles à charte et opposant aux impôts sur le revenu : Polis incarne au Parti démocrate une synthèse idéologique que ses propres alliés peinent à classer.

Né le 12 mai 1975 à Boulder, dans les contreforts du Colorado, il grandit dans un foyer où la contre-culture des années soixante côtoie l'esprit d'entreprise. Il fête aujourd'hui ses 51 ans. 

Ses parents, Stephen Schutz et Susan Polis Schutz, fondent Blue Mountain Arts, maison d'édition indépendante de cartes de vœux et de livres de poésie. Le père est artiste visuel, la mère écrivaine ; ensemble, ils transforment une intuition créative en phénomène culturel d'une génération en quête de spiritualité. L'adolescent grandit dans cette mécanique-là — savoir convertir une idée en modèle économique. L'éducation est privilégiée, partagée entre les Rocheuses et la côte californienne, où il achève le secondaire à la La Jolla Country Day School avec plusieurs années d'avance. Admis à Princeton, il rédige un mémoire sous la direction de Carol Swain, *Paradigm Shift: Politics in the Information Age*. Bien avant l'hégémonie des plateformes, l'étudiant pressent que le réseau naissant va bouleverser les structures institutionnelles. Son pragmatisme se manifeste tôt : lorsqu'une erreur d'impression chromatique force les services postaux fédéraux à retirer une série de timbres consacrés à la conquête de l'Ouest, il rachète toutes les planches disponibles au bureau de poste de l'université et les revend à un collectionneur — bénéfice net, plus de mille dollars.

La vraie fortune se construit dans la bulle technologique de la fin des années 1990. Depuis sa chambre d'étudiant à Princeton, il cofonde American Information Systems, fournisseur d'accès à Internet, qu'il revend en 1998 pour environ vingt-deux millions de dollars. Il convainc ensuite ses parents de numériser leur empire de cartes de vœux. Co-fondé en 1996, bluemountain.com devient l'une des destinations les plus fréquentées du web naissant. En 1999, au pic de l'euphorie numérique, la plateforme est cédée à Excite@Home pour 780 millions de dollars — 430 millions en actions, 350 millions en numéraire. Plutôt que de consolider, Polis réinvestit. Il fonde ProFlowers en 1998, service de livraison florale opérant sans intermédiaire entre horticulteurs et consommateurs ; introduite au Nasdaq, l'entreprise sera rachetée par Liberty Media pour 477 millions de dollars en 2005. Il participe ensuite à la fondation de TechStars, incubateur basé à Boulder destiné à structurer l'écosystème technologique régional. Patrimoine net estimé à plus de quatre cents millions de dollars — autrement dit, une indépendance absolue à l'égard des donateurs politiques traditionnels qui dictera désormais sa conduite publique.

La sécurité matérielle assurée, il bascule vers les affaires publiques par la porte de l'éducation, qu'il considère comme le seul levier économique de long terme. En 2000, il achète un autobus scolaire jaune et parcourt le Colorado pour briguer un siège au Conseil de l'éducation de l'État. Son adversaire républicain a dépensé à peine dix mille dollars ; Polis injecte plus d'un million deux cent mille dollars de sa fortune personnelle dans la bataille. Il l'emporte avec quatre-vingt-dix voix d'avance — et devient le plus jeune président de l'histoire de l'institution. Pendant son mandat de six ans, de 2001 à 2007, il pousse la révision des normes d'évaluation scolaire et participe à la rédaction d'un amendement constitutionnel local garantissant un financement minimum aux écoles publiques. Convaincu que le système traditionnel échoue à intégrer les populations marginalisées ou allophones, il finance par ailleurs deux écoles à charte. La New America School accueille les jeunes immigrés récents dans un environnement bilingue. L'Academy of Urban Learning, à Denver, s'adresse aux adolescents en situation de sans-abrisme ou d'instabilité familiale, en substituant l'apprentissage par projet aux méthodes magistrales.

Avec son ancrage local stabilisé, il vise Washington. En 2008, il se présente à la Chambre des représentants sous bannière démocrate dans le deuxième district du Colorado, succédant à Mark Udall, parti au Sénat. Sa victoire marque une première historique : aucun homme ouvertement homosexuel n'avait été élu au Congrès sans nomination exécutive préalable ni succession en cours de mandat. Au Capitole, son profil se révèle hybride d'emblée. Membre du groupe progressiste, il est aussi le seul démocrate à rejoindre le Liberty Caucus, coalition libertarienne traditionnellement de droite. Ses votes assument cette dualité : défense constante du droit à l'avortement, légalisation encadrée du cannabis, droits civiques des minorités sexuelles ; et en parallèle, allègement de la pression fiscale sur les ménages, libre choix scolaire des parents. En 2012, il s'impose comme l'un des très rares parlementaires capables de comprendre techniquement les enjeux numériques en s'opposant frontalement au Stop Online Piracy Act. Sur les forums de jeux vidéo qu'il fréquente assidûment, il dialogue directement, sans filtre, avec programmeurs et joueurs, expliquant que cette législation antipiratage menace l'architecture même du réseau. Au fil des mandats, il milite pour l'intégration des cryptomonnaies dans l'économie formelle, critique la surveillance de masse adossée au Patriot Act, et s'attire les foudres des associations de défense des droits civiques en suggérant publiquement, devant la commission de l'éducation, que les universités privées devraient abaisser leurs critères de preuve pour expulser plus rapidement les étudiants accusés d'agressions sexuelles — au nom de l'urgence d'assainir le climat des campus.

Après une décennie au Congrès, il annonce sa candidature au gouvernorat. À la générale de novembre 2018, il défait largement le trésorier républicain Walker Stapleton avec plus de 53 % des suffrages. Au soir de la victoire, entouré de son partenaire Marlon Reis — qu'il épousera quelques années plus tard lors d'une cérémonie intime — et de leurs deux enfants, il devient le premier chef d'exécutif étatique américain ouvertement homosexuel, tout en demandant publiquement à n'être jugé que sur ses résultats administratifs. Le mandat s'ouvre sur la promesse de campagne phare — financement public universel de l'école maternelle à temps plein —, rapidement votée par les législateurs et qui allège instantanément le fardeau financier de dizaines de milliers de familles. Puis la pandémie bouleverse le calendrier. Confinements précoces, déploiement expérimental de tests dans les eaux usées urbaines, vaccination accélérée : les mesures lui valent les attaques des mouvements conservateurs régionaux mais maintiennent durablement la mortalité du Colorado parmi les dix plus basses du pays. Rétif aux injonctions fédérales, Polis ordonne pourtant la levée des restrictions sanitaires sur les commerces bien plus tôt que la majorité de ses homologues démocrates. Fidèle à une philosophie de responsabilisation individuelle.

Réélu confortablement en 2022 face à une opposition dispersée — plus de 58 % des voix —, sa méthode irrite désormais sa propre base. Les puissants syndicats d'enseignants dénoncent son soutien financier persistant aux écoles privées sous contrat. Les mouvements écologistes, malgré l'objectif fixé d'une production électrique 100 % renouvelable d'ici 2040, l'accusent de complaisance envers l'industrie pétrolière et gazière locale, se rappelant qu'il avait renoncé en 2014 à soutenir des référendums d'initiative populaire visant à éloigner les forages des zones résidentielles, en échange de compromis législatifs négociés en coulisses. En 2026, alors qu'il entame sa dernière année de mandat, les sondages internes révèlent une chute spectaculaire de son approbation parmi les électeurs les plus à gauche. Son objectif réitéré de réduire à zéro le taux d'imposition sur le revenu prélevé par l'État, et ses affrontements répétés avec les autorités municipales sur l'assouplissement des règles d'urbanisme, déroutent l'appareil de son propre parti. Le gouverneur tient pourtant le cap d'une politique qu'il qualifie systématiquement de pragmatique, affichant une indifférence assumée aux grilles de lecture idéologiques. Lors de son dernier discours sur l'état de l'État, en janvier 2026, il appelle les législateurs à agir sur des terrains réputés consensuels : protection de la condition animale, financement de la recherche en innovation quantique, accélération du logement abordable.

Au printemps de cette dernière année, l'urgence de la violence armée rattrape l'agenda législatif. Le Colorado, frappé à répétition par des tueries de masse, cherche des réponses face à l'évolution technologique de la criminalité. Le 4 mai 2026, Polis convoque la presse régionale dans son bureau pour promulguer la loi HB 1144, qui pénalise la fabrication domestique d'armes à feu indétectables produites par impression 3D. Les militants de prévention de la violence par arme à feu, présents pour la signature, réclament des mesures plus restrictives sur la diffusion en ligne des fichiers numériques de modélisation balistique. Le gouverneur écoute, pose son stylo sur le bureau, et ne formule aucune promesse.