UN JOUR, UN PAYS
Cuba : le régime tient, le pays s'effondre

Le téléphone de Bruno Rodríguez ne s'est pas arrêté de vibrer en ce début de mai. Le ministre cubain des Affaires étrangères avait peu de bonnes nouvelles à commenter : le 1er mai, l'administration Trump signait l'Executive Order 14404, élargissant les sanctions américaines à l'énergie, aux métaux, aux services financiers et aux équipements militaires. "Une punition collective", a-t-il dénoncé sur les réseaux. La formule est juste — et les effets concrets la justifient.
Ce même jour, La Havane sortait sa réponse rituelle : Díaz-Canel et Raúl Castro, 94 ans, côte à côte devant l'ambassade américaine, devant une foule massée sur le Malecón. L'image était calibrée. La présence du frère de Fidel, de plus en plus rare dans l'espace public, visait à projeter une unité qui doit tenir à la fois face à Washington et face à une population à bout. Le message était clair ; sa portée réelle, beaucoup moins.
Car la réalité que ces deux hommes ont quitté le cortège pour retrouver est brutale. Cuba dépend quasi intégralement de l'extérieur pour ses hydrocarbures, et depuis janvier 2026, Washington n'a laissé passer qu'un seul pétrolier russe — coupant entre 80 et 90 % des importations énergétiques de l'île. Les centrales thermiques, déjà en fin de vie, cèdent les unes après les autres. Les coupures de courant durent dix, douze heures par jour dans certains quartiers. Les usines tournent au ralenti.
L'économie n'a jamais vraiment absorbé le choc de la réforme monétaire de janvier 2021. L'unification des deux devises en circulation devait simplifier le système ; elle a déclenché une spirale inflationniste qui n'a pas cessé depuis. Sur le marché informel, le peso s'effondre face au dollar — creusant une fracture nette entre les familles qui reçoivent des remises de la diaspora et les autres, condamnées à des étals vides et à des rations sur le pain, le riz, l'huile. Les hôpitaux, faute de médicaments, fonctionnent en mode dégradé.
C'est dans ce contexte que le 11e Plénum du Parti communiste, en décembre 2025, a acté sur proposition de Raúl Castro le report du 9e Congrès, initialement prévu au printemps 2026. Un aveu plus qu'une décision : "consacrer 2026 à nous remettre sur pied", selon les mots de Díaz-Canel. Les débats idéologiques peuvent attendre — la survie, non.
Ce délitement a une traduction démographique. Ce n'est plus seulement l'exil politique qui saigne Cuba : c'est l'exil économique, massif, qui emporte la jeunesse diplômée et laisse une population vieillissante. Les nouvelles restrictions américaines sur les transferts d'argent et le contrôle migratoire n'ont pas bloqué ces départs — elles les ont canalisés vers des réseaux clandestins.
Díaz-Canel a rencontré Xi Jinping le 9 mai 2025 à Moscou, en marge des commémorations du 80e anniversaire de la victoire soviétique, pour réaffirmer la coopération avec Pékin. La Chine a qualifié l'embargo américain d'"illégal". Moscou a envoyé des dizaines de milliers de tonnes de diesel en soutien d'urgence. Ces appuis comptent — mais ils ne comblent pas les brèches structurelles.
Le tourisme, que Díaz-Canel présentait encore récemment comme levier de reprise, ne redécolle pas. Les arrivées restent très loin des niveaux de 2019 — plombées par les pannes d'électricité, l'instabilité et les interdictions américaines frappant les voyageurs depuis les États-Unis. Les hôtels peinent à fonctionner. Le secteur n'est plus une locomotive.
Sur le plan intérieur, les timides réformes économiques — notamment la légalisation des petites et moyennes entreprises privées, les Mipymes — se heurtent à une bureaucratie imperméable et à un cadre juridique qui reste répulsif pour les investisseurs étrangers. L'inscription de Cuba sur la liste américaine des États soutenant le terrorisme et l'activation du Titre III de la loi Helms-Burton ferment la plupart des portes que les réformes internes prétendaient entrouvrir.
Le 1er mai s'est donc terminé comme il avait commencé : les slogans anti-impérialistes ont cédé la place au ronronnement des générateurs de secours. Les "idéaux révolutionnaires" de santé et d'éducation gratuites survivent, mais dans des hôpitaux sous-approvisionnés et des écoles qui manquent de tout. Ce que le régime présente comme de la résilience ressemble de plus en plus à de l'épuisement organisé — et personne, ni dans l'appareil d'État ni dans les rues plongées dans le noir, ne tient de réponse convaincante.