MEMOIRE D URNES

14 mai 2023 : Erdogan l'insubmersible

Il est peu après minuit, à Ankara, dans la nuit du 14 au 15 mai 2023. La foule massée devant le siège de l'AKP scande son nom. Recep Tayyip Erdogan apparaît au balcon, micro en main, selon le rituel qui ponctue ses victoires depuis vingt ans. Les résultats ne sont pas encore complets — mais le message politique, lui, est déjà lisible. Le président sortant vient d'infliger aux instituts de sondage, turcs et occidentaux, le plus cinglant des démentis. Avec plus de deux millions et demi de voix d'avance sur son rival, il a tout simplement déjoué une défaite que beaucoup tenaient pour certaine.

Ce qui rend cette soirée remarquable, c'est précisément l'accumulation des adversités qu'Erdogan avait surmontées avant même l'ouverture des bureaux de vote. L'économie turque sortait d'une année 2022 marquée par une inflation culminant à 85,51 % en octobre — conséquence directe d'une politique monétaire que le président maintenait contre l'avis de l'ensemble des économistes internationaux. La livre turque s'effondrait en continu. Les classes moyennes voyaient leur pouvoir d'achat fondre. Et le 6 février, à peine trois mois avant le scrutin, un séisme avait ravagé le sud du pays et le nord de la Syrie, faisant des dizaines de milliers de morts. La lenteur des secours, perçue comme une faillite de l'État, avait suscité une colère populaire sans précédent. Dans les cercles diplomatiques européens et dans la presse internationale, la question n'était plus de savoir si Erdogan perdrait, mais si la défaite serait nette ou massive.

L'opposition, de son côté, avait réussi l'improbable : taire vingt ans de divisions. Kemal Kiliçdaroglu, leader du Parti républicain du peuple, avait fédéré autour de lui une coalition hétéroclite — la « Table des Six » — réunissant kémalistes, nationalistes modérés, libéraux et transfuges de l'AKP. Son programme articulait trois ruptures nettes : un retour au régime parlementaire, un rétablissement des relations avec les capitales occidentales, et une normalisation de la politique monétaire. Le parti pro-kurde lui apportait un soutien tacite mais décisif dans les provinces de l'est et du sud-est. Sur le papier, c'était la candidature la plus solide qu'Erdogan eût jamais affrontée.

Le pouvoir, lui, a fait campagne sur un tout autre terrain. Peu de défense du bilan économique — intenable. Plutôt une mobilisation identitaire intense, des inaugurations en série de navires de guerre, de drones, de centrales nucléaires, et un discours centré sur la souveraineté nationale. L'opposition ? Présentée comme compromise avec le terrorisme kurde et les intérêts étrangers. La date du scrutin, avancée au 14 mai, n'était pas anodine : c'est ce même jour, en 1950, que les urnes avaient mis fin au règne du parti unique républicain. Le symbole était clairement adressé.

Le taux de participation — 87 % des 64 millions d'inscrits — dit à lui seul quelque chose de la tension qui traversait la société turque. Les résultats, eux, racontent une fracture géographique vieille de plusieurs décennies, mais plus profonde que jamais : le littoral égéen, la côte méditerranéenne, Istanbul, Ankara et le sud-est kurde pour Kiliçdaroglu ; le vaste plateau anatolien, rural et conservateur, massivement pour Erdogan — y compris dans les provinces dévastées par le séisme. Ce dernier point a particulièrement frappé les observateurs. Les victimes ont voté pour le président qui avait tardé à les secourir. C'est une réalité que les analyses fondées uniquement sur la rationalité économique échouent à expliquer.

Au comptage final, Erdogan obtient 49,52 % des voix, à un cheveu de la majorité absolue. Kiliçdaroglu plafonne à 44,88 %, très en deçà des projections de son propre camp. Le troisième homme, l'ultra-nationaliste Sinan Ogan, capte 5,17 % et devient le pivot du second tour — avant de rejoindre le camp présidentiel le 22 mai. Aux législatives, tenues simultanément, l'Alliance populaire décroche 322 sièges sur 600. Les deux semaines suivantes ne changent pas la donne : l'opposition, épuisée et incapable de remobiliser les électeurs kurdes et urbains, les voit s'abstenir en masse.

Les marchés financiers, eux, ne se trompent pas sur le sens de la soirée du 14 mai. Dès la réouverture des bourses, les cambistes intègrent la victoire inévitable d'Erdogan et la poursuite de sa politique hétérodoxe. La livre turque termine le mois de mai à son plus bas historique. Le signal est brutal : la Turquie restera erdoganiste — et elle le paiera en devises.