CAMBODGE - ANNIVERSAIRE
Norodom Shiamoni, couronné malgré lui

Le 14 octobre 2004, le Conseil du Trône cambodgien se réunit à Phnom Penh pour acter une succession précipitée. L'homme qu'il élève au rang de souverain n'a jamais commandé une armée, n'a jamais fondé de parti et a passé l'essentiel de sa vie adulte entre des studios de danse parisiens et les couloirs de l'UNESCO. Norodom Sihamoni, cinquante-et-un ans, pleure lorsqu'il apprend la nouvelle. Il n'a jamais désiré la couronne — et c'est précisément pourquoi Hun Sen la lui offre.
Né le 14 mai 1953, le prince porte dans son prénom la fusion de ceux de ses parents, Sihanouk et Monineath dite Monique. Il fête aujourd'hui ses 73 ans. Son enfance se déroule dans l'enceinte dorée du Palais royal, au moment où le Cambodge, récemment indépendant de la France, connaît une paix relative sous la direction de son père. Mais Sihanouk, chef d'État omniprésent et instinctif, choisit très tôt d'éloigner ce fils sensible de la cour et de ses intrigues. En 1962, à neuf ans, le jeune prince est envoyé à Prague. Ce choix d'un pays du bloc de l'Est illustre la politique de non-alignement du père — mais il détermine surtout la trajectoire intime du fils. À l'Académie des arts du spectacle, Sihamoni étudie la danse classique, la musique et le théâtre, obtient en 1971 un premier prix de danse classique, apprend le tchèque couramment. Il devient un homme de culture européen, aux antipodes du guerrier ou du politique de carrière.
La géopolitique le rattrape brutalement. En mars 1970, Lon Nol renverse Sihanouk avec l'appui américain. Le père s'exile à Pékin, le fils reste à Prague pour finir ses études, puis passe brièvement par Pyongyang où Kim Il-sung, ami intime de Sihanouk, lui ouvre les portes de l'Académie nationale du cinéma. En 1976, il atterrit à Phnom Penh pour les commémorations du premier anniversaire de la prise de la ville par les Khmers rouges — et ne repart pas. Le voilà prisonnier.
Pendant près de trois ans, Norodom Sihamoni vit assigné à résidence dans une aile du Palais royal avec ses parents et son frère cadet Narindrapong. Dehors, deux millions de Cambodgiens meurent d'épuisement, de famine ou sont assassinés. Lui cultive des légumes dans les jardins du palais pour nourrir ses proches. La réclusion est absolue, la menace d'exécution quotidienne. Cette période forge durablement son caractère — sa discrétion, sa prudence, ce détachement profond vis-à-vis du pouvoir matériel que ceux qui l'approchent noteront toujours.
En janvier 1979, l'offensive vietnamienne délivre la famille royale. Les Chinois affrètent un avion quelques jours avant la chute de Phnom Penh. Sihamoni joue d'abord le rôle de secrétaire privé de son père à Pékin et Pyongyang, puis part pour la France en 1981. À Paris, il retrouve sa vocation. De 1981 à 2000, il enseigne la danse classique dans plusieurs conservatoires de la région parisienne — Marius Petipa, Gabriel Fauré, W. A. Mozart. De 1984 à 1988, il préside l'Académie de danse khmère en France et fonde le Ballet Deva, chorégraphiant des films-ballets dont *Rêve* et *Les Quatre Éléments*. Il vit en ascète, refuse catégoriquement de se mêler aux factions de la diaspora. Son demi-frère Norodom Ranariddh — né en 1944 d'une autre union de Sihanouk — dirige la résistance royaliste armée sur la frontière thaïlandaise. Sihamoni ne fait aucune déclaration publique.
La paix revenue avec les accords de Paris en 1991, Sihanouk remonte sur le trône en 1993 après des élections supervisées par les Nations unies. Sihamoni est d'abord nommé représentant permanent du Cambodge auprès de l'ONU, puis ambassadeur auprès de l'UNESCO à Paris, poste qu'il occupera jusqu'en 2004. Fonction diplomatique à dominante culturelle, taillée sur mesure : elle lui permet de contribuer à faire inscrire le ballet royal khmer au patrimoine immatériel de l'humanité tout en maintenant ses distances avec la politique. En 1997, lorsque Hun Sen évince Ranariddh par la force militaire, la sagesse de cette réserve apparaît avec éclat. L'ambassadeur princier traverse une décennie de convulsions cambodgiennes sans prendre parti, respecté pour sa courtoisie extrême et son refus total de la polémique.
L'année 2004 brise cette existence ordonnée. En octobre, depuis Pékin où il est soigné, Sihanouk annonce son abdication, invoquant l'âge et la lassitude face aux blocages institutionnels. La Constitution cambodgienne ne prévoyant pas de succession héréditaire automatique, un Conseil du Trône de neuf membres doit élire le nouveau souverain. Hun Sen pose ses conditions implicites : il veut un roi inoffensif, sans réseau dans l'administration ou l'armée, incapable de lui faire de l'ombre ou d'opposer un veto à ses décisions. Le profil de Sihamoni — célibataire, sans enfant, sans fidèles — s'impose comme une évidence. La reine mère Monineath joue un rôle décisif pour convaincre son fils d'accepter. Le couronnement a lieu le 29 octobre 2004.
Dès les premiers mois de règne, la rupture stylistique avec l'ère Sihanouk est totale. Là où le père convoquait la presse, publiait des manifestes, menaçait de démissionner et tançait publiquement les ministres, le fils choisit le silence. Sihamoni conçoit son rôle dans les strictes limites d'une Constitution qui stipule que le roi règne mais ne gouverne pas : discours consensuels rédigés ou validés par le gouvernement, cérémonies bouddhistes, inauguration d'écoles, mécénat agricole, visites d'hôpitaux. Ce silence fait l'objet de deux lectures radicalement incompatibles. Pour la population rurale, profondément croyante, il incarne une figure de pureté spirituelle — un homme fondamentalement bon, qui pleure sincèrement devant les victimes d'inondations, dont la bonté silencieuse vaut plus que toutes les déclarations. Pour les observateurs politiques, ce même silence est la marque d'une impuissance tragique, celle d'un roi otage de son propre régime.
Les faits penchent plutôt vers la seconde lecture. Lors des élections législatives contestées de 2013, quand les manifestations s'étendent à Phnom Penh, Sihamoni reçoit différentes forces politiques au Palais pour tenter une médiation. Sans résultat. En 2017, lorsque la Cour suprême dissout le principal parti d'opposition et fait arrêter son dirigeant Kem Sokha, le roi ne dit rien. Une mécanique institutionnelle s'est même discrètement installée pour lui épargner de signer personnellement les lois les plus répressives : Sihamoni se rend fréquemment à Pékin pour des « examens médicaux » et, pendant ses absences, le président du Sénat assume la fonction de chef d'État par intérim et promulgue les textes controversés. La signature royale reste vierge de toute compromission directe. C'est une protection offerte au roi — ou une façon de le court-circuiter en douceur, selon le point de vue qu'on adopte.
L'été 2023 résume vingt ans de règne en une séquence. Après des décennies de pouvoir sans partage, Hun Sen organise la passation du poste de Premier ministre à son fils aîné, le général Hun Manet, à l'issue d'élections privées de toute opposition réelle. La transmission dynastique a besoin de l'onction royale pour acquérir sa pleine légalité constitutionnelle. Le roi remplit son office. Le 22 août, il préside la session inaugurale de la nouvelle Assemblée nationale devant un hémicycle composé en totalité de représentants du même parti. Il lit un discours appelant à l'unité nationale et au développement économique, quitte la salle sous des applaudissements mesurés, regagne son palais.
Norodom Sihamoni n'a pas de descendance et refuse de se marier, laissant en suspens l'avenir de la lignée dans un pays que gouverne désormais une autre famille — elle, bien décidée à durer.