MEMOIRE D URNES
15 mai 2022 : Liban, le vote du désastre

Dans un pays où la livre a perdu plus de quatre-vingt-dix pour cent de sa valeur et où les coupures de courant rythment chaque journée, l'acte électoral ressemblait davantage à un rituel d'autopersuation qu'à un exercice de souveraineté. Le 15 mai 2022, le Liban renouvelait ses cent vingt-huit députés. La participation a plafonné à quarante et un pour cent. Beaucoup d'électeurs n'avaient tout simplement plus les moyens de s'intéresser à la politique.
Ce scrutin portait pourtant une charge symbolique réelle. Le retrait de Saad Hariri — qui avait appelé au boycott en abandonnant le Courant du futur — vidait d'un coup le principal réservoir électoral sunnite. À Tripoli et à Beyrouth-Ouest, les bureaux de vote ont enregistré une abstention massive dans des quartiers où le vote était jadis quasi automatique. L'espace laissé vacant n'a pas été comblé par un héritier : il s'est fragmenté entre listes alternatives et candidats indépendants. À Beyrouth II, Ibrahim Mneimné a décroché un siège avec plus de treize mille voix préférentielles, devançant des professionnels de la politique. Ce genre de résultats, marginal en temps ordinaire, était devenu possible.
La grande question de la campagne n'était pas économique — elle était militaire. Les Forces libanaises de Samir Geagea avaient fait du désarmement du Hezbollah leur unique argument. Leurs adversaires, le tandem chiite Hezbollah-Amal et le Courant patriotique libre du président Aoun, défendaient une majorité parlementaire construite depuis 2018. Les deux cent vingt-cinq mille électeurs de la diaspora, dont le vote anticipé des 6 et 8 mai avait déjà perturbé plusieurs circonscriptions, penchaient nettement vers le camp opposé au Hezbollah.
Au dépouillement, la majorité chiite et ses alliés s'est effritée de soixante et onze à soixante-deux sièges — suffisant pour constater une défaite symbolique, insuffisant pour parler d'alternance. Plus révélateur : le Courant patriotique libre de Gebran Bassil a cédé son statut de première force chrétienne aux Forces libanaises, dont la percée redistribuait les équilibres au sein de la communauté maronite. Dans le Sud, bastion historique d'Amal, Elias Jradi et Firas Hamdan avaient réussi l'improbable : arracher des sièges à des figures enracinées depuis des décennies. Une douzaine de candidats issus du mouvement de contestation de 2019 ont rejoint le Parlement, mais leur absence de coordination programmatique a rapidement limité leur capacité à peser.
Le vrai vainqueur du scrutin, au fond, était le système lui-même. Nabih Berri a été réélu à la présidence de la Chambre pour un septième mandat consécutif. Nagib Mikati a été chargé de former un gouvernement sans jamais parvenir à un accord entre les factions. Et le 30 octobre 2022, Michel Aoun a quitté Baabda en fin de mandat sans successeur désigné — laissant la présidence vacante, le gouvernement démissionnaire en affaires courantes, et un pays de six millions d'habitants gouverné par l'inertie institutionnelle.
Le Conseil de sécurité avait salué la tenue du scrutin et exigé un accord rapide avec le FMI. Les prix des denrées de base ont continué de flamber.